Turquie : les médias assiégés par Erdogan

Hommes politiques, policiers, fonctionnaires… et journalistes. La purge menée par le président turc Recep Tayyip Erdogan, suite au putsch avorté de juillet dernier a abouti à la fermeture de 170 organes de presse et le placement en détention de près de 100 journalistes.

Lors des premières heures de son procès, Erol Onderuglu a affirmé assister “à l’extinction de la société civile et des milieux des Droits de l’Homme en Turquie”.

Défenseur de la liberté de la presse pour les uns, activiste terroriste pour les autres. Tel est le lot d’Erol Önderoglu dont le procès s’ouvre ce mardi 8 novembre à Istanbul. Ce journaliste franco-turc, correspondant en Turquie pour Reporters sans frontière (RSF) est accusé de « propagande terroriste » par un tribunal stambouliote. Il a été arrêté le 20 juin dernier pour avoir soutenu le quotidien Özgur Gündem, proche du Parti des travailleurs kurdes (PKK), farouche opposant d’Erdogan. Une arrestation dénoncée par la député européenne Eva Joly.

Önderoglu est une des victimes de la purge menée par le président Erdogan. Depuis le coup d’Etat avorté du 15 juillet dernier, le gouvernement turc a accéléré la traque de tous ses opposants. 12 000 policiers ont été mis à pied, 32 000 fonctionnaires suspendus. Et les médias ne sont pas en reste. 170 organes de presse ont été fermés, 105 journalistes placés en détention, 777 cartes de presse ont été retirées selon l’association des journalistes de Turquie (TGC). « Il n y a quasiment plus de journaux kurdes », affirme Emma Lavigne, spécialiste de l’Asie centrale pour RSF. Avec Önderoglu, Erdogan utilise le putsch manqué comme prétexte pour régler ses comptes avec les Kurdes.

Cumhuriyet , « la dernière forteresse »

Cumhuriyet, premier journal d’opposition, est dans le viseur du pouvoir turc. Ce quotidien de référence, « l’équivalent du Monde pour nous en France », explique Emma Lavigne, a été en première ligne de la purge menée par l’Etat. Samedi 4 novembre, neuf journalistes et membres de la direction du journal ont été placés en détention dans l’attente d’un procès pour « activités terroristes ».

Il faut dire que le gouvernement a une dent envers Cumhuriyet (« La République » en français). En mai 2015, le quotidien affirmait, video à l’appui, que les services secrets turcs avaient fourni des armes à des rebelles islamistes en Syrie. Erdogan avait alors déclaré que l’auteur de l’enquête allait « payer le prix fort ».

Can Dundar en était le rédacteur en chef à l’époque. Sous sa houlette, il a fait de Cumhuriyet une des principales armes de déstabilisation du gouvernement. Condamné pour « révélation de secret d’Etat » en avril 2016, il s’est exilé en Allemagne. Il a affirmé sur Twitter que l’Etat prenait « d’assaut la dernière forteresse » du pays.

Cumhuriyet a reçu diverses preuves de soutien depuis une semaine. Le jour de l’arrestation des journalistes de Cumhuriyet, les autorités turques ont usé de lances à incendie et de gaz lacrymogènes pour disperser une foule venue protester contre les atteintes répétées envers la liberté de la presse. Une pétition sur le site change.org est également en circulation pour demander la libération du directeur de la rédaction et des chroniqueurs de Cumhuriyet. 

L’Allemagne “héberge des terroristes”

De son côté, le président Erdogan balaie ces critiques. « Regardez-les. Ils se lèvent et nous font la morale : ‘Nous sommes préoccupés’, disent-ils. Eh bien, l’Allemagne, nous, c’est votre attitude qui nous préoccupe », a répliqué le chef d’Etat le 3 novembre. Pour Erdogan, l’Allemagne hébergerait des terroristes. Il affirme que Berlin refuse d’extrader des putschistes présumés que réclame Ankara depuis le putsch manqué de juillet. Des liens diplomatiques tendus qui ne devraient pas apaiser les relations avec l’Union européenne.

Lundi 7 novembre, le journaliste exilé Dundar a rencontré le président allemand Joachim Gauck. « Ce que je remarque ces derniers temps en Turquie, m’a consterné », a affirmé Gauck. Des propos qui font écho à ceux d’Angela Merkel. La chancelière allemande avait qualifié plus tôt dans la semaine de « triste évolution » l’arrestation de journalistes de Cumhuriyet ». Pour Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, présent à la réunion, ces réactions sont autant de «signes précieux de solidarité ».

Martin Schultz, président du Parlement européen a lui aussi pourfendu le comportement d’Erdogan, affirmant que ce dernier avait franchi “une ligne rouge concernant la liberté d’expression”.