Grève à iTélé : de l’arrivée de Morandini à l’enlisement du conflit

La chaîne d’info en continu n’informe plus. Depuis le 17 octobre, les salariés d’iTélé sont en grève. Le mouvement entre dans sa quatrième semaine, sans issue claire possible.

Depuis trois semaines, les salariés d’iTélé en grève et la direction poursuivent un dialogue de sourds. Voici les clés pour comprendre les enjeux du mouvement.

L’arrivée de Morandini sur la chaîne

Dans les bureaux d’iTélé, l’angoisse se ressentait depuis l’été. La rumeur, à la rentrée, s’est confirmée. Vincent Bolloré, le président du Conseil de surveillance de Canal+ et Vivendi, tient sa promesse. Jean-Marc Morandini officie bien sur la chaîne et présente une nouvelle émission, intitulée « Morandini Live ». Dans un contexte d’intense polémique : selon une longue enquête publiée dans Les Inrocks, Morandini aurait organisé des castings où il aurait poussé des mineurs à se dénuder. Colère dans la rédaction. Le journaliste est déjà suspendu d’Europe 1. Dans une tribune du Monde, la société des journalistes de la chaîne refuse l’arrivée de l’animateur. Quelques jours après la publication de la tribune, elle vote une motion de défiance. La majorité l’adopte.

Les journalistes extérieurs à la chaîne se mobilisent sur les réseaux sociaux. Les téléspéctateurs aussi. Le hashtag #JeSoutiensiTele se multiplie sur Twitter.

Lundi 17 octobre, la rédaction n’hésite pas. Le mouvement est même « instantané », confie un membre du bureau de la société des journalistes (SDJ) d’iTélé. Son premier rassemblement officieux ? Devant l’émission de Jean-Marc Morandini, dédiée aux médias. Cette dernière sera largement critiquée, avec la présence d’une fausse chroniqueuse autoproclamée spécialiste des Etats-Unis et l’absence de mention de la principale crise médiatique d’alors : celle d’iTélé.

La mésentente entre grévistes et direction

Deux jours plus tard, la première assemblée générale est organisée. Les grévistes rencontrent la direction dans un climat tendu. La direction vient juste de déménager les bureaux de la rédaction, sans avoir prévenu les salariés concernés. Un déménagement qui permettrait la création de la future rédaction de CNews, qui rapproche les journalistes d’iTélé et de Direct Matin. Un projet de chaîne flou, selon un membre du bureau de la SDJ :  « Les seules fois où on nous a parlé du projet CNews, c’était pour nous dire qu’il s’agissait d’un projet ambitieux. Rien de plus. »

Selon le gréviste, la SDJ a trois demandes bien précises : le départ de Jean-Marc Morandini de la chaîne, la création et l’adoption d’une charte éthique, ainsi que la désignation d’un directeur de la rédaction qui ne porte pas également la casquette de directeur général. Celui qui tient actuellement cette double casquette, Serge Nedjar, est réputé pour être un collaborateur difficile.

C’est vrai, il y en a parmi vous que je n’aime pas.

Serge Nedjar, pendant la première assemblée générale

Entretemps, l’émission de Jean-Marc Morandini est suspendue le temps de la grève. Sept départs ont déjà été annoncés, comme celui d’Olivier Ravanello, spécialiste des affaires internationales de la chaîne.

Le CSA intervient

Jeudi dernier, c’est le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel qui intervient dans le débat. Saisie par les syndicats qui ont rallié le mouvement, l’autorité de l’audiovisuel a adressé deux mises en demeure contre iTélé. Les écueils ? Les « manquements aux exigences d’honnêteté et de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information, dans l’émission Morandini live” » et « l’absence de fonctionnement effectif depuis septembre 2015 du comité d’éthique prévu dans la convention de la chaîne ».

Lundi, la grève a été reconduite alors que la ministre du travail Myriam El Khomri a reçu les syndicats d’iTélé. Avec pour objectif de proposer une médiation entre la direction de la chaîne et ses salariés. Une proposition que les responsables ne sont en pas tenus d’accepter, a précisé la ministre. Les responsables, justement, campent sur leurs positions. Dans un communiqué publié hier soir, la direction affirme « avoir levé le point bloquant majeur pour la SDJ en lui proposant une amélioration des conditions de départ pour ceux qui souhaiteraient quitter l’entreprise ». Et ajoute « qu’aujourd’hui, 76 salariés sur 180 ont voté la poursuite de la grève. »

L’après-grève

Difficile bien sûr de deviner l’avenir de la chaîne. Certains membres du bureau de la SDJ interprètent ce mouvement comme une manière de se débarrasser des « fortes têtes » de la rédaction. « Certains vont partir, les autres vont se coucher devant la direction et CNews deviendra le canal d’influence que Vincent Bolloré aura toujours voulu », anticipe un journaliste de la chaîne.

Parmi les journalistes qui ont voté contre la poursuite de la grève, on reste plus optimiste. « Je suis persuadé qu’on peut faire quelque chose d’iTélé et beaucoup de gens vont rester, explique un non-gréviste. Il y a un vrai savoir faire, une vraie indépendance, on va se remonter les manches et construire un nouveau projet. La chaîne ne changera pas fondamentalement. » Même au sein de la rédaction, la division commence à se ressentir.