Farid, SDF depuis trois ans, avec son duvet.

Survivre dans les rues de Paris quand on est SDF

Les SDF sont des milliers à vivre dans les rues de Paris, alors que les températures chutent.

Francis se lave « tous les jours ». Un défi quand on est SDF. Le matin, il s’extirpe de sa tente puis passe dans son « salon », une table recouverte d’une bâche. Ensuite, il doit marcher. Vingt minutes. Prendre un métro. Un deuxième. Puis marcher. Encore. Avant d’arriver au bain‐douche municipal de l’Ile Saint‐Louis. En tout, cinquante minutes de trajet. Elles lui paraissent durer trois heures. Et ce matin, pour la première fois de l’année, il a neigé sur Paris. Cette baisse de la température complique encore plus la vie de Francis et des 2 500 à 3 000 personnes qui vivent « en situation de rue » dans la capitale, selon les chiffres 2014 de mairie de Paris. Manger, se réchauffer, dormir : un quotidien en forme de galère.

Avant, Francis avait un petit réchaud. Il l’avait installé dans une tente « deux pièces ». En hiver, cela permettait d’avoir moins froid. « Mais les flics sont venus, ils ont tout emporté », explique l’ex-élagueur de 40 ans, dont sept passées dans la rue. Et maintenant ? « Je me suis réinstallé au même endroit, au bois de Vincennes ». Il a acheté une nouvelle tente, plus petite, sans réchaud. Il fait froid mais Francis a connu pire. Il a dormi un an dans le couloir de l’hôpital Foche, et deux ans sur un parking à la Défense. Mais surtout, Francis résiste parce qu’il est « un homme ». Sa compagne depuis 5 ans, Betty, l’est un peu moins. Alors il la « protège », et se débrouille pour lui trouver un hôtel.

Devant le camion des Restos du Cœur : des bonnets et des écharpes

Depuis qu’elle a perdu son boulot dans une boulangerie –  « mon patron a joué avec l’argent. Il a fait faillite », explique‐t‐elle -, elle vient tous les lundi soir devant le camion des Restos du Cœur de Denfert‐Rochereau.

Sur la place de l’Ile de Sein, une vingtaine de bénévoles distribuent 200 repas chauds. Polonais, Français, Algériens, toutes les nationalités s’y côtoient. La plupart sont des habitués. Ils se connaissent. Seul point commun : les bonnets et les écharpes. La nourriture se consomme dehors, sous un crachin, intermittent, mais glacial.

La radio de Betty et Francis / © Jules Prévost
La radio de Betty et Francis

Farid, 45 ans, jean en pattes d’éléphants et lunettes carrées sur le nez, vient ici depuis septembre. Sa belle‐mère vit dans le 13e, son frère à Denain, près de Valenciennes, mais il ne veut déranger ni l’un ni l’autre. De toute manière, il aime cette liberté. Craint‐il le froid ? « Il y a plus mal lôti que moi. J’ai un bon duvet ». Et, à l’entendre, une place pour dormir « idéale ». Il s’est posé avec son « binôme rencontré il y a deux semaines » près de la gare Montparnasse. Dans un lieu à l’abri du vent et du froid. Pour s’isoler du sol et de l’humidité, il a trouvé quelques cartons.

Tous les matins, il se lève à 6 h, « voire plus tôt ». Il n’a pas le choix. Il faut partir avant l’arrivée de la concierge. Commence alors une journée de marche. Duvet à la main et sac sur le dos – tout ce qu’il possède avec une petite valise « cachée » contenant quelques vêtements – il parcourt les rues de la capitale. Pour lui, ces journées sont comme des « voyages à travers l’Histoire » dans le musée à ciel ouvert qu’est Paris. Il adore les « parcs, la nature ». Pourtant, il ne pourrait pas y vivre : « Je suis allé à la campagne il y a quelques mois, mais la ville m’a vite manquée ». Il fait attention à son apparence :  « Il faut être propre si on veut parler aux gens dans le métro. » Il assure ne pas y faire la manche. « J’ai 500 euros de RSA. Je les retire à La Poste. Ça me suffit. »

« Si je les appelle, ils viendront me défendre ! »

Des problèmes, Farid assure n’en avoir jamais rencontré dans la rue. Ce n’est pas le cas pour Francis et Betty. Le matin même, il a failli se battre avec un homme. Ce dernier tentait de lui dérober l’argent obtenu après plusieurs heures à faire la manche. Quant à Betty, elle s’entoure de « protecteurs ». Elle désigne un groupe de trois hommes : « Ce sont des Polonais. Ils parlent très mal français, mais si je les appelle, ils viendront me défendre. »

En 2013, Emmanuel Gras a réalisé un court métrage sur le passage de la vie en appartement à la rue. ©ÊTRE VIVANT
un film de Emmanuel Gras

La rue, ils y vivent. Et parfois, ils y meurent. D’après un décompte non‐exhaustif effectué par le collectif « Les Morts de la Rue », 498 sans domicile fixe sont morts en 2015 en France. Ils sont 337 cette année, selon des chiffres provisoires.

Il est 22 h 30, place de l’Ile de Sein. L’un des hommes présents, « Mouloud », lance : « Il serait temps d’y aller ! » Son voisin, capuche au‐dessus du bonnet, lui répond : « Tu nous mets dehors ? ». Éclat de rire général. Ce soir, « dehors » sera une nouvelle fois leur chez eux.