Les trois raisons de la remontée Fillon

Une communication huilée, des débats réussis, une stature de troisième homme… À quelques jours du premier tour de la primaire de la droite et du centre, François Fillon s’élève dans les sondages.

« Comme un moteur, il a du mal à se chauffer. » Le politologue Patrick Lafarge ose la comparaison. Fillon le passionné d’automobile. Fillon le candidat discret à la primaire de la droite. Fillon qui appuie sur l’accélérateur et prend 10% dans les sondages en un mois. L’enquête Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) publiée jeudi dans Le Monde le donne à 22%, soit 7 points derrière Nicolas Sarkozy (29%), quand Alain Juppé reste en tête à 36%. Mardi, un sondage Opinionway pour Atlantico le donnait même à égalité avec Sarkozy à 25%, et en position de force pour gagner face à Alain Juppé au second tour. Cette envolée s’explique par les récents débats entre les candidats. Ils ont donné des points de crédibilité à l’ancien premier ministre, et l’ont conforté dans la stature du troisième homme. À cela s’ajoute l’oeuvre d’une redoutable communicante. Le résultat: François Fillon carbure.

1- Il est crédible lors des débats

Le 13 octobre, les 3 et 17 novembre, et “L’Emission politique” du 17 octobre : François Fillon a réussi ses grosses interventions télévisuelles. Sa remontée sondagière coïncide avec cette présence médiatique. Yves-Marie Cann, directeur des études politiques de Elabe, observe auprès du Figaro que « la dynamique de François Fillon dans les enquêtes d’intentions de vote est apparue après le premier débat sur TF1 et L’Emission politique ». Ces émissions lui ont permis de gagner des points de “présidentiabilité”. Pour Yves-Marie Cann, le choix des électeurs est lié aux “personnalités en présence” et à “leur style”. Et ils peuvent être influencés par ce que le candidat « laisse entrevoir de la façon dont il exercerait le pouvoir, quel serait le type de gouvernance à l’Elysée ». Jeudi soir, le troisième et dernier débat avant le premier tour donne à nouveau des points à François Fillon. Il est jugé le plus convaincant par 33% des sondés, selon une étude Elbabe pour BFMTV. Suivent Alain Juppé (32%) et Nicolas Sarkozy loin derrière (18%). Le coup d’éclat du candidat contre David Pujadas a peut-être porté ses fruits. En fin d’émission, une partie est réservée à l’interpellation directe entre les candidats. Fillon prend la parole et reproche aux journalistes leur conception des débats “en terme de spectacle, pas en terme de fond”.

Un petit coup d’éclat réussi, qui n’est pas sans rappeler celui contre Charline Vanhoenackerde lors de “L’émission politique” du 17 octobre. Les attaques contre les journalistes, ça marche.

Même en Chine à 23 heures, Thierry Mariani décroche son téléphone pour adouber son champion : « Les débats montrent que c’est lui qui a le plus réfléchi à son programme, qui est le mieux préparé. D’autres comme Bruno le Maire jouent sur l’image, mais l’image s’effrite quand il n’y a rien de construit derrière. » Son porte-parole Jérôme Chartier est de cet avis. « La comparaison des projets et des personnalités lui a été bénéfique car six millions de téléspectateurs ont vu qu’il était un candidat solide. Désormais, il n’y a plus de duo mais un trio ! » affirme-t-il au Monde. Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat et soutien de François FIllon, décrit au Figaro un « vrai engouement » : « On a vu à chaque débat, à chaque émission, qu’il possédait parfaitement son sujet, qu’il était prêt et qu’il surclassait ses concurrents. » Des performances qui portent leur fruit, puisque François Fillon a endossé de nouveaux soutiens, tout de suite après le troisième débat. Jacques Attali l’a annoncé sur son compte Twitter, quand Valéry Giscard d’Estaing répondait au Figaro : “François Fillon est sérieux et honnête. Il croit à ce qu’il dit et fera ce qu’il a dit.”

2- Il n’est ni Juppé ni Sarkozy

François Fillon est plutôt « une offre alternative », selon les propres mots de Thierry Mariani. Pour le député, les Français n’ont envie « ni d’un retour en arrière avec Sarkozy, ni d’une demi-mesure avec Juppé ». Pour Patrick Lafarge, l’exercice des débats l’a fait « passer de l’ombre à la lumière » en le sortant « de l’anonymat et du duel Juppé-Sarkozy ». « Le premier ministre exécutant de l’ombre est devenu présidentiable », note-t-il. François Fillon endosse le costume de troisième homme : « plus jeune que Juppé, plus modéré que Sarkozy ». « Les gens ont pilonné sur l’âge de Juppé, sur ses liens avec Bayrou, dont le nom énerve les militants purs et durs, analyse le politologue. Sarkozy a un fan club incontestable, mais on retrouve celui qu’on a connu à la présidentielle : une brute de caisson. En allant chercher les électeurs chez Le Pen, il se décale sur la droite et met en lumière Fillon. »

L’essayiste Denis Tilliniac voit deux raisons à la popularité de Fillon dans une interview à Marianne. La première, le fait que les électeurs de la droite catholique conservatrice ne soient « pas satisfaits du duel des favoris ». « Le côté “bling-bling” de Sarkozy ne leur plaît pas, mais ils n’aiment pas non plus le fédéralisme de Juppé et son côté “cool” sur les questions sociétales ». Deuxième raison : l’entre-deux du centre-droit, qui refuse Sarkozy et trouve la campagne de Juppé « trop conventionnelle ». En bref, Fillon occupe une position de synthèse. « Plus à droite que Juppé mais moins brutal que Sarkozy », « un juste milieu entre un Juppé trop techno et un Sarkozy trop agité ».

3- Il a LA communicante

Elle est blonde. Presque masculine. Redoutable. Avec une longue histoire de communication politique derrière elle, qui remonte à la campagne de Valery Giscard d’Estaing de 1974. Elle créé en 1988 Image 7, une boîte de comm’ qui conseille les entreprises du CAC 40. Elle s’appelle Anne Méaux, et elle conseille François Fillon. Le « casser la baraque », c’est elle. « Ils regardent en permanence les sondages pour savoir ce que les gens veulent. Elle a transformé Fillon en produit de l’année, analyse Patrick Lafarge. Regardez l’opération Mme Fillon… » Mardi, l’épouse du candidat sort de l’ombre pour se rendre à une réunion publique des « Femmes avec Fillon ». La très discrète Pénélope, que l’on ne voyait même pas à Matignon, accepte de devenir la marraine du mouvement.

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Sa communicante Anne Méaux

Mise en scène, travail de l’image. Dans “Ambition intime”, Fillon séduit : un côté « gentleman farmer anglais » et « bourgeoisie de province ». « Anne Méaux use de ses petits doigts habiles auprès des journalistes, poursuit le politologue. Elle les cajole, les invite à dîner avec Fillon… » Sur France Inter mercredi, le journaliste Renaud Dély raconte une scène révélatrice, vieille d’un an :

Anne Meaux m’appelle et me dit : « Venez diner à la maison, je veux que vous faire découvrir la vraie nature de mon copain François, c’est le meilleur et vous verrez, il est super sympa… » Quelques jours plus tard, je me retrouve dans sa cuisine avec trois autres journalistes. Fillon a l’air plutôt détendu, il commence à raconter deux ou trois anecdotes.

François Fillon s’affirme : un petit facteur d’imprévisibilité, une alternative aux deux favoris. Le troisième homme. Sauf qu’à l’issue du premier tour dimanche soir, il n’en restera que deux.