Livres politiques : le tirage au sort

Les maisons d’édition multiplient les publications d’ouvrages politiques, en calculant soigneusement le tirage de ces livres. Les résultats sont pourtant très imprévisibles.

Il l’a dit et répété, Emmanuel Macron est candidat « contre le système ». Mais comme la dissidence politique a ses limites, le fondateur d’En Marche a décidé de faire comme tous les autres pour lancer sa campagne : publier un livre‐programme, dont la parution est prévue pour le 24 novembre.

Faire comme tous les autres… mais en plus grand. Le chiffre étonne : Révolution, titre pressenti de l’ouvrage d’Emmanuel Macron, sera tiré à 200 000 exemplaires par la maison XO. Un volume inhabituel pour un livre politique. Même Tout pour la France, publié par Nicolas Sarkozy fin août, n’avait été tiré une première fois qu’à 120 000 copies par les éditions Plon (source Edistat). Faire, le livre de François Fillon (sortie septembre 2015) considéré comme un véritable phénomène de librairie, s’est écoulé à 85 000 exemplaires ; 58 000 éditions étaient sorties des imprimantes pour le premier tirage.

Même s’il a côtoyé François Hollande de près, il est fort peu probable que le Révolution d’Emmanuel Macron contienne un quart des anecdotes croustillantes que recelait Merci pour ce moment, le brûlot de Valérie Trierweiler, 200 000 tirages également. Aussi plébiscité par les médias soit‐il, le fondateur d’En Marche est loin d’avoir la renommée d’un ancien président de la République comme Nicolas Sarkozy…

Comptes d’apothicaire

Alors, pourquoi ce macro‐tirage pour Macron ? La maison XO n’a pas donné suite à nos nombreuses sollicitations. La discrétion est de mise avant la publication d’un livre dont seule la diffusion record a jusqu’à présent filtrée : l’éditeur refuse ainsi de publier les bonnes feuilles de l’ouvrage avant le 24 novembre.

Le nombre de copies à tirer est déterminé à l’issue d’un méticuleux processus commercial. Les méthodes des éditeurs restent relativement obscures, mais prennent en compte plusieurs facteurs : le nombre de pré‐commandes du livre, les chiffres de vente précédents si l’auteur a déjà publié d’autres ouvrages, les retours du service commercial, qui effectue des études de marché détaillées… Des paramètres techniques rentrent également en compte : il est plus facile de tirer un livre imprimé d’une seule couleur qu’un ouvrage relié ou illustré, par exemple.

Chez Albin Michel, éditeur du succès de François Fillon Faire, l’estimation de chaque tirage se fait « suite à des rencontres entre l’éditeur et le service commercial. » L’exercice du livre politique implique d’autres anticipations.« Il est nécessaire d’observer le contexte social et politique, ou encore le caractère ”bankable” de l’auteur ».

Voilà sans doute le secret d’Emmanuel Macron : l’ancien banquier est « bankable ». Jeune, frais, nouveau, il fait parler dans les médias et sur les réseaux sociaux… En bien ou en mal, d’ailleurs. Sam, un utilisateur de Twitter, s’agace du titre Révolution, pas vraiment en phase avec le positionnement centriste de l’ancien ministre de l’Economie : « Le foutage de gueule n’a pas de limite », enrage‐t‐il.

« Il ne lui manque plus que le béret du Che », s’amuse un autre twittos, militant pro‐Mélenchon. 

Des énormes flops

En politique, énerver, c’est déjà réussir l’essentiel : faire réagir. D’autres politiques n’ont pas cette chance, et ont essuyé de monumentaux flops en librairie. Songeons à Jean‐Christophe Cambadélis, le premier secrétaire du Parti socialiste : son ouvrage « A gauche, les valeurs décident de tout » ne s’est écoulé qu’à… 559 exemplaires (source Edistat). Quant à Christine Boutin, elle n’a vendu que 58 éditions de son livre, au titre il est vrai assez peu engageant : « Qu’est-ce que le parti chrétien‐démocrate ? ».

Si la publication d’un livre est devenue un passage obligé de la vie politique, les chiffres de vente du secteur restent assez modestes. Cité par Le Point, Sébastien Rouault, chef de groupe livres à l’institut GfK évalue la part des « essais et documents politiques d’actualité » à « entre 1 et 1,5% de l’ensemble du marché du livre » pour l’année 2015.

 La rationalité économique n’est pas la raison principale qui pousse les éditeurs à imprimer des livres politiques. Elle est remise en cause par un élément tout aussi important : le prestige, la faculté à attirer des ténors de la politique dans son écurie. « Un éditeur peut‐il réellement se passer de publier des personnalités politiques, des grands avocats, des grands patrons? Non, soyons honnêtes », avouait Jacques‐Marie Laffont, le directeur général des éditions du Moment, sur BFM Business.

Ne reste donc plus à XO Editions qu’à croiser les doigts pour que l’ouvrage d’Emmanuel Macron trouve son public. Sinon, pas sûr que la gloriole suffise à consoler l’éditeur…