Ni‐droite, ni‐gauche ou droit dans le mur

Avec son "ni- droite, ni-gauche" , Emmanuel Macron revigore l'offre politique avec une idée neuve depuis cinquante ans. Ce positionnement a eu une conséquence sur ceux qui ont voulu l’incarner : soit leur carrière a périclité soit leurs velléités d'indépendance ont été remisées. 

Mardi, à Bobigny, devant un parterre de convaincus, Emmanuel Macron s’est porté candidat à la présidence de la République. Son offre ? “un mouvement politique nouveau, c’est-à-dire qui ne sera pas à droite, pas à gauche.” Un air de déjà entendu qui part d’un constat : l’offre actuelle ne séduit plus les électeurs. Le système binaire qui oppose la gauche à la droite est usé et l’alternance en est la preuve : la gauche succède à la droite inefficace qui avait elle‐même remplacé la gauche impotente. Des allées‐venues favorables au Front National qui est le seul à occuper le créneau “ni‐ni” avec succès. Dans la lignée de Charles de Gaulle, cette vieille lune politique a été portée à chaque époque par une personnalité différente.

“Ni‐droite, ni‐gauche, ça n’a jamais marché.” Christophe Barbier

1965 : Jean Lecanuet, le Kennedy français  finit à la mairie de Nantes

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Le personnage : Bien avant François Bayrou, il y eut un centre. Bien avant Emmanuel Macron, il y eut un homme jeune (45 ans en 1965) désireux de faire fi des clivages traditionnels.

L’histoire : En 1965 a lieu la première élection au suffrage universel de la Vème République. Jean Lecanuet porte les couleurs centristes et s’oppose au général de Gaulle. Le premier défend l’atlantisme avec le soutien des Etats‐Unis face au second qui chérit l’indépendance nationale. Le candidat du centre veut être l’alternative au choix binaire Charles de Gaulle/François Mitterrand et déclare sa “volonté de dépasser les formations politiques existantes”. Jean Lecanuet joue sur son image d’homme neuf, presque inconnu du grand public contrairement à ses rivaux.

Et ensuite ? Avec 15% des suffragesJean Lecanuet parvient à mettre Charles de Gaulle en ballotage. Fidèle à sa stratégie “ni -gauche ni‐droite” il refuse de donner des consignes de vote dans l’entre deux‐tours. Plus tard, il confiera regretter de n’avoir pas appelé à voter pour Charles de Gaulle. Jean Lecanuet fonde le Centre démocrate qui ira de déceptions électorales en ralliements à la droite gouvernementale. Il sera notamment ministre de la Justice sous Valéry Giscard d’Estaing et maire de Nantes jusqu’à sa mort en 1993. Pour le fondateur du journal transpartisan Marianne, Jean‐François Kahn, la bipolarisation de la vie politique tient justement dans “le système électoral de cette Ve République”.

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Jean Lecanuet annonce sa candidature dans un communiqué aux médias le 12 octobre 1965. 

La phrase : “Ce que je veux, c’est mon autonomie, et les ententes de deuxième tour détruisent l’image que nous donnons.” (1965)

1974 : Jacques Chaban‐Delmas, de candidat gaulliste à maire de Bordeaux

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Le personnage : L’ex Premier ministre (1969–1972) fait figure d’homme résolument progressiste. Cet apôtre de l’oecuménisme est passé tout près de la présidence de la République.

L’histoire : Ejecté de Matignon en 1972, Jacques Chaban‐Delmas a su conquérir l’opinion et la presse. Lorsque Georges Pompidou meurt, il se déclare candidat à la présidence. Jacques Chaban‐Delmas ressort alors de son chapeau son projet de “nouvelle société” qui était déjà son plan de bataille en tant que premier ministre. Et la formule de  François Mitterrand qui date de 1969 sonne comme un avertissement “Quand je vous regarde, je ne doute pas de votre sincérité, mais quand je regarde votre majorité, je doute de votre réussite. ”

Et ensuite ? Candidat des gaullistes, Jacques Chaban‐Delmas délaisse les thèmes propres à sa formation politique. Il angle sa campagne sur le social sans parvenir à égaler François Mitterand sur ce terrain. Valéry Giscard d’Estaing est jugé trop au centre par la droite, François Mitterand trop à gauche et Jacques Chaban‐Delmas se veut en dehors de cette logique. C’en est trop pour une frange de l’UDR qui, sous l’égide de Jacques Chirac, publie un manifeste tourné contre son propre candidat. Jacques Chaban‐Delmas arrive troisième de l’élection avec 15% des voix. Pas trop mal loti, il s’en retourne dans sa mairie de Bordeaux et devient président de l’Assemblée Nationale en 1978.

La phrase : “Ne tombez ni d’un côté ni de l’autre. La France risquerait de ne pas s’en relever.”  (1974)

2002 : Jean‐Pierre Chevènement, le troisième homme récolte 5%

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Le personnage : L’ancien ministre de François Mitterrand et  de Jacques Chirac se pose en héritier de Léon Blum, de Georges Clémenceau et n’omet pas Charles de Gaulle.

L’histoire : Le 9 septembre 2001, il prononce le discours fondateur de sa candidature. La journaliste Elisabeth Levy le qualifiera de : “programme du Conseil national de la Résistance adapté au goût du jour”. En janvier 2002, l’organe politique chargé de porter ses idées au pouvoir est crée : le pôle républicain. L’homme politique Georges Sarre, proche de Jean‐Pierre Chevènement, s’enthousiasme : “le pôle républicain brouille les cartes”. Un panel des sensibilités communistes, socialistes, gaullistes, UDF et même de gauche extrême qui se retrouvent ensemble pour transcender l’opposition. Le candidat Chevènement explique vouloir mettre la République au centre et “rassembler les républicains des deux rives”. Ses détracteurs l’accusent de trôner sur une “auberge espagnole” ? Il répond qu’il est le seul à offrir une alternative au “parti unique, Chirac‐Jospin”. Crédité de 10 à 13% d’intentions de vote dans les sondages (devant Jean‐Marie le Pen), Jean‐Pierre Chevènement veut faire de son pôle républicain un tremplin vers l’Elysée.

Et ensuite ? Il obtient 5,33% des voix au premier tour de la présidentielle et le soir du 21 avril 2002, le chevènementisme est mort‐né. Accusé d’avoir contribué à l’élimination du candidat socialiste, le Che se fait discret. Il se retire de la course de la présidence en 2012 pour ne pas rejouer la partition de 2002. Depuis, ses idées résonnent ici et là dans les discours d’autres candidats. Désormais sans mandat, il publie des livres et estimait encore le 16 novembre 2016 que “c’est tout le système qu’il faut faire turbuler”.

La phrase : “Je peux rompre le duo préfabriqué et dépourvu de véritable contenu politique qui oppose les deux candidats du pareil au même” (2001)

2007 : François Bayrou, l’éternel candidat d’un centre en déshérence

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Le personnage : L’indéboulonnable figure centriste croit en sa bonne étoile et en la capacité du centre à exister par lui‐même.

L’histoire :  En 2007, lors du premier tour de la présidentielle, François Bayrou crée la surprise avec un score de 18,5% quand Ségolène Royal fait 26% et Nicolas Sarkozy 31%. Décidé à peser sur la vie politique française, il refuse alors de choisir entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal et préfère mener sa barque centriste dans les eaux de la politique. Il fonde le MoDem qu’il qualifie de “force de contre‐pouvoir, libre, capable de dire oui si les choses vont dans le bon sens et non si elles vont dans le mauvais sens”.

Et ensuite ? La longue errance commence par une lente dégringolade. Un petit 9% aux régionales de 2010, l’homme se désole : “notre positionnement n’a pas été compris”. Candidat à la présidentielle de 2012, François Bayrou récidive à 9%. A contre‐courant de la stratégie de Jean Lecanuet, il donne une consigne pour le second tour et appelle à voter pour François Hollande. De quoi brouiller son image et embrouiller son électorat. “Ce qui l’a tué, c’est quand il a choisi” estime Jean‐François Kahn. Depuis, il s’est rapproché du parti Les Républicains et a lié sa candidature à celle d’Alain Juppé. Et son positionnement n’est pas toujours bien compris. Goguenard, François Mitterand disait des centristes “ils ne sont ni de gauche ni de gauche”. S’il se présente en 2017, il devra trouver une place quelque part entre la droite, la gauche et Emmanuel Macron.

La phrase : Jamais il n’a été question dans notre esprit de passer d’un camp à un autre” (2010)

2016 : Emmanuel Macron, en marche vers on ne sait où

Le personnage : Celui qui se dit de gauche mais revendique n’avoir jamais pris sa carte au Parti Socialiste lance en mai 2016 son mouvement En Marche ! qui veut survoler les partis et refuse les “règles claniques du système politique”.

L’histoire : L’exaspération des électeurs pour les partis de pouvoir est “dans l’air du temps” estime le journaliste Christophe Barbier. La candidature de François Hollande demeure incertaine, les apprentis‐présidents se multiplient des deux côtés et Emmanuel Macron entrevoit un nouveau boulevard pour le ni‐droite ni‐gauche. Certains journalistes le comparent à Jean Lecanuet. Selon Christophe Barbier, le personnage est une nouveauté dans le paysage. La différence pour l’éditorialiste réside dans c’est l’absence de parti derrière Emmanuel Macron. “Il n’est pas centriste, il ne veut pas être une force d’appoint, il semble chercher autre chose (…) un dépassement positif qui ne se fonde pas sur des rejets, contrairement au Front National”. Qui a fait du ni‐droite ni‐gauche son mantra pour rassembler les mécontents de tous bords.

Et demain ? Le candidat Macron a placé sa campagne sous le signe de « l’espérance ».

La phrase : “L’enjeu n’est pas pour moi de rassembler la gauche ou de rassembler la droite, c’est de rassembler la France” (2016)

    “Je ne sais pas si le “ni‐ni” échoue nécessairement, mais je sais que le clivage gauche/droite ne fonctionne plus” Jean‐François Kahn