Procès Davet/Lhomme : « valets » contre Valeurs

Jeudi, le tribunal correctionnel de Paris revenait sur l’affaire qui avait indigné la presse française en 2014. Objet du délit : un tweet, dans lequel Yves de Kerdrel traitait les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme de « valets » et « pseudo-journalistes ». Avec, en toile de fond, la thèse complotiste d’un « cabinet noir » visant Nicolas Sarkozy.

Ce 14 octobre 2014, Yves de Kerdrel est plus que jamais fier de son journal. Le directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles vient de boucler un dossier spécial sur le retour de Nicolas Sarkozy sur le devant de la scène politique. Avec, notamment, un article sur les pratiques « anti‐sarkozystes » des deux journalistes d’investigation phares du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme. Pour « teaser » le numéro du lendemain, Yves de Kerdrel se fend d’un tweet à sa vingtaine de milliers d’abonnés : « Dans le prochain numéro de @Valeurs revoilà le cabinet noir contre #Sarkozy avec ses deux valets : les pseudo journalistes Davet et Lhomme. » Pour les journalistes en question, ça ne passe pas : estimant que les qualificatifs de « valets » et « pseudo‐journalistes » constituaient une insulte doublée d’une atteinte à leur intégrité professionnelle, ils déposent plainte pour injure publique.

Pour comprendre le sens de cette affaire, il faut revenir fin 2014. Deux après la fin de son mandat présidentiel, Nicolas Sarkozy fait son come‐back à la tête du parti Les Républicains. Porté par la presse de droite, notamment Valeurs Actuelles, Sarko est au plus haut. « C’est là qu’on se rend compte que le temps passe vite… », ironise la juge deux ans après. Dans le « numéro » de Valeurs Actuelles évoqué par Kerdrel, un article surtitré « La traque continue » est publié à charge contre le tandem Davet/Lhomme. Le brûlot avait provoqué une levée de boucliers des grands titres de presse. De Libération, qui dénonçait les « dessous saumâtres » de l’enquête sur l’emploi du temps des journalistes, à la SDJ du Figaro, qui avait jugé « malsain que des journaux en surveillent d’autres ». Si la plainte pour espionnage déposée par Le Monde n’avait pas abouti, l’affaire avait fait grand bruit.

Yves de Kerdrel, absent à la barre, est représenté par son avocate. Davet et Lhomme, eux, sont bien là. « Avancez‐vous. Avant de vous exprimer, rappelez‐nous qui est qui », lance la juge aux inséparables. Gérard Davet prend la parole en premier. « On est pas vraiment habitués à être du côté des plaignants », avance‐t‐il, hésitant. Il poursuit, plus affirmé : « Être traité de valets nous discrédite dans notre travail. L’enquête repose sur le contact avec des sources difficiles à rencontrer. Certaines ont pris le tweet au premier degré… », regrette Davet. « On est devenu infréquentables aux yeux de beaucoup de monde », renchérit Lhomme. Après ce tweet, le duo explique s’être fait insulter dans la rue, avoir reçu des mini‐cercueils ou des balles par courrier, s’être fait menacer de mort. Jusqu’à se voir coller plusieurs gardes du corps à leurs basques. Aujourd’hui, ils réclament 3000€ de dommages et intérêts.

« La cerise sur le gâteau »

Provocation à la haine raciale, diffamation, publication de documents judiciaires avant un procès… Yves de Kerdrel a un casier judiciaire déjà bien rempli. Son journal accuse les journalistes de connivence avec le pouvoir socialiste, main dans la main, selon lui, pour nuire à Nicolas Sarkozy. Invitée à s’exprimer, l’avocate de la défense voit d’un mauvais oeil le fait que les deux compères aient révélé de nombreuses affaires impliquant Sarkozy, reprenant à son compte la thèse d’un « cabinet noir » contre l’ex-président. Une thèse complotiste mêlant politiques, magistrats et journalistes, née dans les pages de Valeurs Actuelles. « Suivre les affaires de Sarkozy, c’est notre métier. Ne pas s’y intéresser serait une faute professionnelle », répond Davet. Puis, au fil de sa plaidoirie, elle cite des sites plus loufoques les uns que les autres, censés en dire long sur le tandem du Monde. En vrac : la page Wikipédia de Gérard Davet, l’Observatoire des Journalistes et de l’Information Médiatique (site créé par Jean‐Yves Le Gallou, ex‐cadre du Front National), un article du JDD comportant des erreurs factuelles… À côté, les deux hommes se prennent la tête entre les mains. « Cette injure, c’est la cerise sur le gâteau d’un dossier, d’une campagne de déstabilisation », estime Fabrice Lhomme, visiblement marqué par les mots du directeur de publication de Valeurs Actuelles. « Valets, c’est pire que corrompu. C’est la pire insulte pour nous ». Bien que dégradant, l’article relève de la pure liberté d’expression selon eux. « Valets » et « pseudo‐journalistes », non. « On est respectueux du droit à la critique. De la critique à l’injure, il y a un pas à ne pas franchir », estime Lhomme.

Alors, Lhomme et Davet, « valets » ? À la sortie de l’audience, les deux journalistes papotent longuement avec leurs avocats. Puis nous confient, en vieux briscards des tribunaux, ne pas être très confiants. « En France, la justice est plutôt bienveillante avec la presse. En l’occurence, ça profitera peut être à l’extrême droite », déplore Lhomme. Réponse lors du délibéré, le 12 janvier 2017.