Quand la critique devient injure

Dans le procès les opposant à Yves de Kerdrel, les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme se heurtent à la différence entre éthique et droit.

« C’est la pire chose que l’on puisse dire à un journaliste ». Machoire serrée, colère contenue, Fabrice Lhomme n’en démord pas : Yves de Kerdrel, le directeur de publication de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, l’a insulté, lui et son compère Gérard Davet. Avec un tweet assassin publié le 14 octobre 2014, faisant la promotion de son journal : « Dans le prochain numéro de Valeurs Actuelles, revoilà  le cabinet noir contre Sarkozy avec ses deux valets : le pseudos journalistes Davet et Lhomme ».

Ce 25 novembre 2016, Davet et Lhomme, les « Dupond et Dupont » du journalisme d’investigation, se retrouvent exceptionnellement du côté des parties civiles, dans la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Eux qui ont l’habitude d’être attaqués en justice — et généralement relaxés — ont cette fois‐ci porté plainte contre Yves de Kerdrel pour « injure publique ». Car celui‐ci a franchi une limite.

« Insultés, méprisés, injuriés »

« Nous sommes très respectueux du droit à la critique », argumente Fabrice Lhomme à la barre. « Mais ici, nous avons été victimes d’une campagne de dénigrement achevée par des insultes. » En cause ? Les termes de « valets » et de « pseudo‐journalistes », qui ont « engendré un préjudice à notre activité et nous ont discrédité auprès de certaines sources », abonde Gérard Davet. Les journalistes se sont sentis « insultés, méprisés, injuriés ».

La nuance est à saisir : ce sont les termes de l’attaque, et non ses fondements, qu’attaquent Davet et Lhomme. La thèse de Valeurs Actuelles est que les deux journalistes sont les membres actifs d’un « cabinet noir », autrement dit un système politique secret, au service de François Hollande. Leur but serait de conspirer pour faire tomber Nicolas Sarkozy. Même si Gérard Davet regrette le ridicule de l’attaque, et notamment l’article de Valeurs Actuelles à ce sujet qui contient d’après lui « une erreur par ligne », ce n’est pas le fond qui l’a conduit à attaquer en justice.

Les journalistes se défendent tout de même sur ce terrain : « Notre métier est de suivre les procédures judiciaires, pas de les initier », argumente Davet. « Il se trouve qu’en 2014 la justice a initié des procédures contre une trentaine de proches de M. Sarkozy, et que celui‐ci est mis en examen dans plusieurs affaires pour des faits graves ». « Ne pas s’y intéresser serait une faute professionnelle », conclut Lhomme, qui note malicieusement que si certains pouvaient encore penser qu’ils travaillaient pour François Hollande, la publication du dévastateur Un président ne devrait pas dire ça… a dissipé les derniers doutes.

Diffamation ou injure ?

Mais « la question n’est pas la participation à un cabinet noir, mais les mots du tweet », rappelle l’avocate des journalistes. C’est la fameuse distinction entre la diffamation et l’injure. Alors que la diffamation est constituée « par toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne », l’injure est « toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait », d’après Me Alexandre Blondieau, avocat à la Cour. 

Toute la subtilité cruelle du procès se noue dans ce contraste. Sur le fond, la juge semble être en accord avec Davet et Lhomme. Elle ironise sur la probité journalistique de Valeurs Actuelles, rappelle que Yves de Kerdrel a déjà été condamné trois fois, cite des réponses au tweet du directeur de publication : « On s’occupera (de Davet et Lhomme) en 2017 ! La prison les attend », et autres joyeusetés. Mais tout le jeu de la défense consiste ici à replacer le tweet dans un contexte pour minimiser la portée de l’injure.

Dans une plaidoirie surréaliste, l’avocate d’Yves de Kerdrel citera donc pêle‐mêle Wikipédia, l’Ojim (un « Observatoire des journalistes » classé à l’extrême-droite) et Closer pour démontrer que « le délit d’injure n’est pas caractérisé ». Elle cherche à prouver que « le cabinet noir a une existence historique », et est pérennisé par Davet et Lhomme : « On éteint des affaires comme celle de Cahuzac, on allume des contrefeux contre Nicolas Sarkozy… Il est permis de se poser la question », assène la défense. Et de mettre en avant que, comme Valeurs Actuelles, Gérard Davet et Fabrice Lhomme « font du mal » et « blessent » avec leurs articles. Toute cette affaire entrerait donc dans le cadre de la polémique, de la critique entre journalistes. Le procureur souligne lui que c’est l’intégralité du tweet qui a été poursuivi pour injure publique, et non les seuls termes de « valets » et de « pseudo‐journalistes ».

L’affaire a été mise en délibéré, la décision sera prise le 12 janvier prochain. Gérard Davet et Fabrice Lhomme ont eu beau mettre en avant les conséquences concrètes du tweet (insultes dans la rue, réitération de menaces de morts, décrédibilisation aux yeux de plusieurs sources), ils sont plutôt pessimistes sur l’issue du procès. Et risquent d’être victimes de la distinction entre la morale et le droit : s’il est piquant qu’une officine ordurière pilotée par Nicolas Sarkozy s’en prenne à la probité de deux références du journalisme d’investigation, le contenu du tweet ne semble pas assez précis pour être diffamatoire, et pas assez insultant pour être juridiquement injurieux. Davet et Lhomme le reconnaissent eux‐mêmes : le principe de liberté d’expression qui leur a tant de fois sauvé la mise pourrait leur faire perdre ce procès. Et tant pis pour l’éthique.