À la rencontre des fillonistes de la dernière heure

Renversant tous les pronostics, François Fillon a largement remporté le premier, puis le deuxième tour de la primaire de la droite. Pourtant, de nombreux électeurs n’ont choisi de ne soutenir l’ex-Premier ministre qu’à quelques jours du vote… Ils nous expliquent leur choix.

Ils étaient presque 3 millions, dimanche 27 novembre, à se presser aux urnes pour faire de François Fillon le champion de la droite aux élections présidentielles. Un vote massif, incontestable, sans appel. Et pourtant, à quelques jours de la primaire de la droite et du centre, nombre d’électeurs n’étaient pas sûrs de leur choix.

Nous avons rencontré ceux qui ne sont pas des fillonistes de la première heure. Eux n’avaient pas choisi le Sarthois quand celui‐ci plafonnait à 10% dans les sondages derrière les poids lourds Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, avant le premier débat du 13 octobre. Ils se sont fixés plus tard. Leur parler, c’est découvrir qu’il y a cent raisons de voter Fillon. 

Tout d’abord car chacun trouve des motifs particuliers de soutenir l’ancien Premier ministre. Inès, 59 ans, prof d’histoire-géographie dans un collège privé, a ainsi été séduite par les propos de François Fillon concernant l’éducation nationale : elle côtoie des fonctionnaires de l’éducation nationale qu’elle estime « complètement en dehors des réalités », elle n’en peut plus de la novlangue administrative, des programmes jargonnants… Alors, « quand Fillon a parlé de la nécessité de se débarrasser des idéologues dans l’éducation nationale, [elle a] sauté en l’air ! » sur son canapé. De joie.

Hamza, 24 ans, va bientôt finir ses études en management du sport. Il était « plutôt tenté par Juppé », mais il a finalement choisi Fillon « car il veut particulièrement favoriser l’emploi des jeunes grâce à la formation en alternance ». C’est ce moyen que compte utiliser Hamza pour trouver un travail. Lui ne se considère « ni de droite, ni de gauche ». Il a voté Hollande en 2012, a été déçu. Fillon lui semble « tenir la route », mais il n’est pas encore sûr de le choisir en 2017.

Dominique est retraitée. Elle vit à Caluire‐et‐Cuire, une ville moyenne de la banlieue de Lyon. C’est ici, dans les territoires aisés de province, que Fillon a creusé l’écart avec ses concurrents. Dans le Rhône, il a raflé plus de 70% des voix.

Dominique a longtemps été un ardente partisane de Nicolas Sarkozy, dont elle a défendu le bilan pendant cinq ans. Mais en regardant le deuxième débat du premier tour, Fillon l’a « immédiatement convaincue ». « Il avait une idée, un programme, qui semblaient vraiment l’habiter. » Facteur déterminant par rapport à l’ancien président, « il ne rentrait jamais dans des polémiques de personnes ». Marine, chef de produit, a voté pour Alain Juppé au premier tour. Elle est « libérale, clairement de droite », et a jugé Fillon trop dur dans un premier temps. Mais il l’a convaincue lors du débat d’entre-deux tours : « J’ai trouvé Juppé très mauvais, et Fillon beaucoup plus sûr de lui, quitte à annoncer des réformes difficiles ». 

« Il a une vraie stature »

Les fameuses « réformes difficiles » n’ont pas rebuté nos indécis de la première heure. Au contraire : elles ont été un gage de la détermination du candidat. « C’est ce dont on a besoin : un homme convaincu, qui résiste à la pression populaire pour aller au bout de ses réformes », argumente Paul, qui souhaite travailler dans la haute fonction publique. Guillaume, qui entre dans la vie active à 22 ans, est sur la même ligne : « On va droit dans le mur, il va falloir faire des sacrifices ». La purge promise aux fonctionnaires est loin d’effrayer Constance : « Pour connaître plusieurs personnes fréquentant la sphère publique, travailler 39 heures, ça ne leur ferait pas de mal ». Marine abonde : « Est‐ce qu’on veut quelqu’un qui fait les réformes à moitié, ou qui va au bout des choses ? » Et Paul conclut l’hallali libéral : « On compare Fillon à Thatcher : je pense que la France a besoin de ça ! »

Mais un programme ne fait pas un vote. Si Fillon a fait mentir les sondages, c’est aussi grâce à sa personnalité, unanimement saluée chez ses « nouveaux » soutiens. Guillaume a été impressionné par le candidat lors des débats. Il a regardé toutes les prestations télévisées de l’ex-Premier ministre, avec sa famille, où « tout le monde a voté Fillon ». Et a été impressionné. « Il est constant, sérieux, il a une vraie stature ». Constance est elle séduite par l’aspect « moins people, moins séduisant » de François Fillon. « Il a une posture pas sexy mais rassurante, plus simple et authentique », conclut la jeune femme.

Pourtant, François Fillon n’était pas forcément le « candidat du coeur », comme l’avoue Guillaume. Lui est de la «droite tradi, plutôt catho ». Il a participé activement à la Manif pour tous avec sa famille. Son père y est encore engagé. Paul, fervent pratiquant, est issu d’une famille catholique bretonne qui était également de la partie pour défiler contre le mariage homosexuel. Les deux ont d’abord pensé à Jean‐Frédéric Poisson. Mais il n’avait aucune chance de victoire. 

« Droite des valeurs »

Et si la soudaine remontée dans les sondages de Fillon, puis sa victoire au premier tour, avaient amené les indécis à s’intéresser à lui ? La dynamique a joué, clairement. Elle a en tout cas « rassuré » Constance, qui a s’est dit qu’elle « pouvait enfin y croire : on n’était pas obligés de se coltiner le duel entre Sarkozy et Juppé ». Les sondages ont poussé Hamza « à se renseigner plus sur François Fillon et son programme ». Pour Guillaume, Fillon est ainsi devenu le « vote utile ».  Loin de compenser le double électrochoc des sondages et du premier tour, les attaques médiatiques et politiques entre les deux tours ont fait boule de neige : « Fillon a été traité de catho tradi, de réac… Cela m’a rendu furieuse », raconte Inès. Elle est catholique à titre personnel, mais « ni tradi, ni réac, ni conservatrice ». Paul s’est lui penché en détail sur le programme du député après les « dérapages de Juppé », notamment les attaques sur la question de l’avortement. Un aveu d’impuissance pour le jeune homme : « Les médias et les politiques n’avaient pas de prise » sur l’avalanche Fillon.

Il est peut‐être là, le secret de François Fillon : il est imperméable, imperturbable, inchangeable. Un peu comme cette droite traditionnelle qu’il personnifie si bien : celle de Guillaume, une « droite des valeurs ». Des valeurs qu’Inès explicite : « Il défend le patriotisme, le travail, et la famille ». Voilà pourquoi Paul, qui n’était satisfait par aucun candidat au premier tour, est allé voter Fillon au deuxième : « Il a un vrai programme de droite ». Guillaume le confirme : « François Fillon arrive à avoir un discours qui s’attache aux valeurs de la droite. En tant que personne de droite, on se sent représenté ». Et tellement plus qu’avec le « mou » Juppé, tellement plus qu’avec le trop « impulsif » Sarkozy. C’est là le grand succès de François Fillon dans cette primaire : s’être construit une image d’indéracinable chêne sarthois, en phase complète avec le peuple de droite. Le vote Fillon s’imposait dès lors comme une évidence. Même implicite : « Le jour du premier tour, ma belle‐soeur m’a demandé si j’étais allée voter », se souvient Dominique. « Je lui ai dit que oui… Et nous étions toutes les deux allées voter Fillon ».

François Fillon se trompait en louant la « vague qui a brisé tous les scénarios écrits d’avance ». Ce scénario‐là était écrit. Seulement, personne ne le connaissait. Et même si la soeur de Constance a « dû lui avancer deux euros » pour qu’elle aille voter au deuxième tour, l’histoire était décidée : le peuple de droite allait basculer pour François Fillon.