Église et chefs d’État : une séparation pas toujours consommée

François Fillon, vainqueur de la primaire à droite et candidat à la présidentielle de 2017, se dit catholique pratiquant. Mais tous les anciens présidents de la République n'ont pas eu le même rapport face à la religion.

Le catholicisme a le monopole chez les présidents de la Ve République, que ce soit en tant que religion ou simplement en tant que culture. Quatre tendances se dessinent parmi les chefs d’Etat : les pudiques, les non‐religieux, les indécis et ceux qui s’affirment.

Les pudiques

Les deux premiers présidents de la République française étaient tous les deux croyants. Avec, pour chacun, deux degrés  très différents de pratique. Mais ils partageaient un point commun : la volonté de rester discret sur le plan religieux. Une discrétion nécessaire, selon eux, pour l’exercice du pouvoir.

Charles de Gaulle

French President of provisional government Charles de Gaulle waves children during a Christmas party for the staff children at the Elysee Palace in Paris on December 13, 1968. / AFP PHOTO / POOL / -
Charles de Gaulle et des enfants à l’Elysée pour Noël, le 13 Décembre 1968. — AFP

« Je suis un Français libre. Je crois en Dieu et en ma patrie. Je ne suis l’homme de personne. » 

Charles de Gaulle

Le fondateur de la Ve République était un fervent catholique. Si fervent qu’il faisait venir la messe… jusqu’au palais de l’Elysée. Selon la spécialiste Caroline Pigozzi, qui le raconte dans Paris Match, le chef d’Etat avait aménagé, à ses frais, une petite chapelle donnant sur la cour d’honneur du logis présidentiel. Et si le général a tant tenu à sa chapelle, c’est parce qu’il avait baigné dans la culture catholique depuis sa naissance.

« Il y a une force et une permanence de la dimension chrétienne chez Charles de Gaulle. Sa famille était profondément catholique », analyse Laurent de Gaulle, petit‐neveu du Général dans une interview donnée aux Dernières nouvelles d’Alsace. Cette permanence de la dimension chrétienne, on la retrouve dans les ambitions personnelles de l’ancien dirigeant : « pour de Gaulle, la vocation militaire, patriotique et le catholicisme ont toujours été très liés », analyse Yves‐Marie Hilaire dans les colonnes de La Croix. Ce patriotisme rappelle celui de la célèbre citation souvent reprise par la droite, prononcée en 1959 pendant la guerre en Algérie : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! »

Mais Charles de Gaulle n’aimait pas mélanger politique et catholicisme. « J’ai relu tous ses discours et messages, il parle beaucoup moins du religieux qu’on le dit souvent », nuance cependant Dominique Borne, président du conseil de direction de l’Institut européen en sciences des religions (IESR). « Le général de Gaulle n’aimait pas beaucoup qu’un parti s’affiche délibérément chrétien », complète Alain Larcan, président du conseil scientifique de la Fondation Charles‐de‐Gaulle et auteur de De Gaulle inventaire. La culture, l’esprit, la foi, à La Croix. Un fervent catholique, donc, mais retranché dans l’intimité de sa chapelle.

Georges Pompidou

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Par Eric Koch / Anefo — Nationaal Archief, CC BY‐SA 3.0

Georges Pompidou n’affichait pas autant ses croyances que son prédécesseur. Il préférait la dimension esthétique et culturelle du catholicisme à la foi. « Il était beaucoup plus circonspect et complexe, nourrissant un rapport distant mais éclairé vis‐à‐vis de la religion, estime Marc Tronchot, auteur des Présidents face à Dieu, dans une interview au Monde des religions. Il était passionné par les églises, notamment romanes, les lieux de cultes, les mégalithes, il liait l’art et le sacré, sa démarche chrétienne et d’esthète. »

Georges Pompidou liait aussi les rôles fondateurs de l’Etat et celui de l’Eglise, tout en définissant une frontière claire entre les deux autorités. Dans les Dernières Nouvelles d’Alsace du 30 janvier 1971, il s’explique : « Sans doute le spirituel et le temporel ne doivent pas être mêlés, et l’Eglise et l’Etat ont‐ils chacun leur vocation propre, mais dans un pays de vieille tradition chrétienne et libérale comme le nôtre, il ne doit y avoir entre ces deux institutions que respect mutuel et considération réciproque, dès lors que chacune demeure fidèle à elle‐même : comment ceux qui ont la charge de servir la patrie et le bien commun et ceux dont la mission est de défendre et maintenir les valeurs morales et spirituelles pourraient‐ils être antagonistes? » 

Sa foi ne « s’affermit », selon les mots de l’historien Pierre Barral, qu’à l’approche de sa mort, au début des années 1970. Souffrant d’une grave maladie, dont il ne calme la douleur qu’à coups d’injections de cortisone, « il fait face à la douleur extrême avec un courage stoïcique, appuyé, semble‐t‐il, sur ses convictions religieuses. […] Il assiste régulièrement à la messe, tout en acceptant mal l’évolution postconciliaire de l’Eglise catholique.»

Valéry Giscard d’Estaing

By Felipeh (Own work) [CC BY-SA 3.0
By Felipeh (Own work) [CC BY‐SA 3.0

Difficile de retrouver des déclarations de foi publiques de la part du président centriste. Marc Tronchot, pour son analyse, se fonde sur l’histoire familiale de l’ancien président : « Valéry Giscard d’Estaing a reçu une éducation chrétienne, « classique », sans aucun mysticisme, son souhait était avant tout de réformer la société. » Parce que si le président était de culture catholique, deux des lois adoptées pendant sa présidence ont eu de quoi déplaire à l’Eglise : la loi Veil, tout d’abord, promulguée en janvier 1975, qui dépénalise le recours des femmes à l’avortement. Cette décision avait d’ailleurs attiré les foudres du pape Paul VI, qui lui avait reproché d’avoir fait voter « une loi trop permissive » sur le sujet. Autre reproche fait par le Vatican à VGE : l’autorisation du divorce par consentement mutuel.

L’indécis : François Mitterrand

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« Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas »

François Mitterrand, lors de ses voeux du nouvel an 1995

« Je suis plutôt agnostique », confie François Mitterrand dans une interview au Figaro le 8 septembre 1994. « Ce n’est pas faute de chercher mais je ne sais pas ce que je crois. La transcendance est un sujet qui m’importe beaucoup : je n’arrive pas à trancher. » Le président socialiste était probablement celui qui avait le rapport le plus ambigu avec la religion. « François Mitterrand n’a cessé de chercher, de se poser des questions, manifestant toute sa vie de l’intérêt pour le sacré… », rappelle Marc Tronchot.

Pour l’ancien chef de l’Etat des années 80, la spiritualité ne concernait pas seulement Dieu. « Il croyait en une forme de transcendance, abstraite, sereine, dégagée de toute appartenance, écrit Jacques Attali dans C’était Mitterrand. Quand je lui demandais s’il croyait en l’existence de Dieu, il me répondait qu’il admettait l’idée d’un principe ordonnant toute chose, sans pour autant croire en une religion particulière ni verser dans le mysticisme. »

Celui qui a bénéficié d’une éducation catholique avoue s’en être détaché à l’âge adulte, afin de s’éloigner du « du conformisme ambiant où l’Église, dont [il avait] continué d’observer les préceptes, avait enfermé les siens », comme le rappelle Georges Saunier, historien à l’Institut François Mitterrand. Une distance qui ne signifie pas une rupture totale : il avait « une profonde culture du Livre, évoquée par de nombreux témoins et, sans doute, cette « tendance spiritualiste » qu’à la fin de sa vie, il évoquait avec Elie Wiesel. Celle‐ci le conduisait à rechercher le contact avec des hommes de foi. »

Les non‐religieux

Sur le plan politique, Jacques Chirac et François Hollande s’opposent. Sur le plan religieux, les deux hommes se rejoignent : ils aiment garder leurs distances avec la religion.

Jacques Chirac

Par Jacques_Chirac_et_André_Bord_par_Claude_Truong-Ngoc_septembre_1980.jpg: Photo Claude TRUONG-NGOCderivative work: Flappiefh — Ce fichier est dérivé de  Jacques Chirac et André Bord par Claude Truong-Ngoc septembre 1980.jpg:, CC BY-SA 3.0
Claude Truong‐Ngoc septembre 1980.jpg:, CC BY‐SA 3.0

« Humaniste », plus que religieux. C’est ainsi que Marc Tronchot définit Jacques Chirac. « Il préfère l’homme à son divin créateur ! », précise‐t‐il dans son livre. Mais cela n’empêche pas à l’homme politique de manifester une vraie curiosité envers le monde de l’Eglise. « Jacques Chirac était effectivement fasciné par les questions religieuses et conscient des principaux problèmes qui se posait à l’Eglise catholique, se rappelle Bernard Billaud, un ancien collaborateur de Jacques Chirac, dans la revue Réforme. Mais il était aussi d’une grande ignorance. N’étant jamais allé à Rome, il ne savait pas ce qu’était la papauté. » Lors d’une visite rendue au Pape Jean‐Paul II, justement, il tient à lui témoigner « la fidélité de la France à son héritage chrétien ». Un peu comme Charles de Gaulle.

François Hollande

Par Matthieu Riegler, CC-by, CC BY 3.0
Par Matthieu Riegler, CC‐by, CC BY 3.0

« Je n’ai aucune pratique religieuse. Mais je respecte toutes les confessions. La mienne est de ne pas en avoir. »

François Hollande à La Vie

François Hollande pourrait laisser croire qu’il est athée : « Je suis arrivé à un point où ce qui s’impose, c’est plutôt la conviction que Dieu n’existe pas, que le contraire » disait‐il ainsi en 2002, dans un ouvrage du journaliste Jean‐Yves Boulic, intitulé Ceux qui croient au ciel et, ceux qui n’y croient pas.

Selon Samuel Pruvot, auteur de François Hollande, Dieu et la République, l’actuel président verse plutôt dans l’agnosticisme : « L’athéisme c’est assez rare, ça demande beaucoup d’énergie et de détermination intellectuelle, explique le rédacteur en chef de Famille Chrétienne. C’est quasiment une religion. La vertu de l’engagement, c’est antithétique avec sa personnalité. Imaginer qu’il se soit construit une théorie pour justifier l’absence de dieu, c’est très loin de ce qui le caractérise. »

Son mandat présidentiel, en tout cas, ne l’a pas aidé à se faire aimer des religieux les plus traditionalistes. La loi Taubira de 2013, qui ouvre le droit du mariage aux couples homosexuels, a fait descendre de nombreux groupes catholiques dans les rues. Sans compter la loi Claeys‐Leonetti sur la fin de vie, qui instaure un droit à la « sédation profonde et continue » jusqu’au décès, pour les personnes malades en phase terminale.

Celui qui s’affirme : Nicolas Sarkozy

Par Thomas Bresson — Travail personnel, CC BY 3.0
Par Thomas Bresson — Travail personnel, CC BY 3.0

Est‐il chrétien par conviction ou dans un but électoral ? Pour Marc Tronchot, c’est un peu les deux. Celui qui se considère comme un catholique non pratiquant a fait de nombreux efforts pour affirmer sa foi en public et gagner des voies du côté de l’électorat catholique. Dans son ouvrage Les présidents face à Dieu, le journaliste l’assure : « Nicolas Sarkozy laissera le souvenir d’un chrétien fort démonstratif et identitaire. »

Démonstratif, quand il récite un « Notre Père » et se signe à quatre reprises devant Benoît XVI pour rattraper les maladresses de leur première rencontre en 2007, où il était resté l’oreille pendue à son téléphone. Identitaire, quand, par exemple, il affirme tenir à la place du curé dans l’éducation, comme dans son discours au Palais du Latran en 2007« dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Cette attitude ostentatoire lui avait d’ailleurs été reprochée par le camp adverse.

Même s’il reconnaît les ambitions électorales de l’ancien candidat de droite, Samuel Pruvot est plus indulgent : « On a l’impression qu’il est en pleine démangeaison religieuse, se rappelle l’auteur du Mystère Sarkozy. Il s’intéresse à la mort, à l’au-delà, à la prière, à la vie des saints, des choses qui ne lui rapporteront rien en terme politique. » L’ex-président a au moins le mérite du questionnement.