Ivanka Trump, la caution raisonnable du père

Présence incontournable de tous les meetings de son père, Ivanka Trump est aussi polie qu'il est grossier, aussi calme qu'il est nerveux, aussi mesurée qu'il est excessif. La caution raisonnable de l'omniprésente figure paternelle. Et le dernier espoir des contempteurs du nouveau président.

Un compte anonyme a vu le jour le 28 novembre dernier. Un compte anonyme baptisé “Dear Ivanka (“Chère Ivanka”). Un compte anonyme qui a vu fleurir des centaines de messages adressés à la fille du futur président des États-Unis, Ivanka Trump. “Chère Ivanka, protège nos droits, dis non à papa”, “Chère Ivanka, tu peux changer les choses”, “Chère Ivanka, sois une fille aimante : dresse toi devant ton père et dis-lui “papa, ne sois pas cet homme”. 

Ces missives virtuelles reprennent les sujets à controverse de la campagne de Donald Trump. Un “groupe d’action” du nom de HALT (“stop” en français), orchestré par des acteurs de la vie culturelle new-yorkaise, a collecté ces messages auprès des inquiets de la future présidence. Avec un but avoué : passer par l’oreille de la fille pour atteindre celle du père. Réputée plus mesurée que Donald Trump, Ivanka fait office, aux yeux du collectif, de contre-poids face à l’outrance de son père.

capture-decran-2016-12-01-a-12-59-07

La fille à papa

La légende, entretenue par la jeune femme, dépeint Ivanka Trump en jeune fille rétive à l’oisiveté et désireuse de se forger une carrière dès son plus jeune âge. Diplômée de l’Université de Pennsylvanie, comme son père, Ivanka ne lambine pas. Des défilés aux Unes de magazines, la jeune fille fait brièvement ses armes dans le mannequinat, comme sa maman, Ivana. Puis, à 25 ans, elle installe ses affaires au 25ème étage de la Trump Tower et se voit désignée vice-présidente de la Trump Organisation. Ce sera le monde des affaires, comme papa.

capture-decran-2016-12-02-a-15-05-44

En plus de sa fonction de vice-présidente au sein de l’entreprise familiale, la jeune femme crée sa marque de bijoux et sa ligne de vêtements. En 2009, la blonde Ivanka publie un livre : « La carte Trump : jouer pour gagner dans le travail comme dans la vie ». Un titre qui fait écho à ceux des ouvrages paternels :  “Penser comme un champion : guide d’éducation informelle sur l’art de mener sa vie et ses affaires » et le laconique mais efficace “Comment devenir riche”. Un goût commun pour le profit que souligne le New Yorker. Le père et la fille forment un duo à la complicité ambigüe, à l’image de cette saillie embarrassante de Donald Trump en 2006, lorsqu’il affirme qu’il aurait pu sortir avec Ivanka. Femme d’affaires au brushing blond soigné, épouse de Jared Kushner, mère de famille, la boucle Trump est bouclée. Jusqu’à la candidature de papa à la présidentielle en 2015.

Trump version bien élevée

Elle grimpe l’estrade au son des premières notes d’Here comes the sun. En ce 21 juillet 2016, Donald Trump est l’officiel candidat des Républicains à la présidentielle américaine et sa fille est en charge de l’introniser auprès des délégués et invités à la convention du parti, à Cleveland. Vêtue d’une robe rose pâle — dont elle fera la promotion, en bonne femme d’affaires, après le “show” — Ivanka Trump prononce un long discours sans notes. Sourire affable en coin, ton calme, la jeune femme vante les mérites du père afin d’en faire ceux du candidat. “Mon père est un battant, je l’ai vu se battre pour sa famille, ses employés, son entreprise et maintenant pour son pays (…), toute ma vie, j’ai constaté sa générosité et sa compassion”. Ses yeux sont baignés de larmes au moment où elle cède la place à son père sur scène. A la suite de ce discours, les journaux américains font de Ivanka Trump “le meilleur atout du candidat”. Même pour des médias qui n’étaient pas acquis à la cause du candidat républicain, le New York Magazine ou le Washington Post, Ivanka Trump a tout d’une démocrate. Et ces journaux de clamer que le père et la fille n’ont qu’une chose en commun : leur nom.

Ivanka Trump n’a pas attendu la campagne présidentielle pour crever l’écran des télévisions américaines. Sur NBC, les téléspectateurs l’ont vue durant dix ans dans les émissions de son père The Apprentice et The Celebrity Apprentice. Elle faisait partie du jury et tempérait — déjà — les diatribes de son père au moment des éliminations. Son père profère des obscénités puis les balaie d’un revers de la main en expliquant qu’il s’agit de propos de vestiaire ? Ivanka s’en excuse presque à sa place et les qualifie d’ ”inappropriés” et de “blessants” avant de préciser que lesdits propos ne “collent pas” aux “intentions” du candidat.

capture-decran-2016-12-02-a-12-41-43

Ivanka Trump dans The Apprentice

Polie, distinguée, aimable, pudique, modérée, Ivanka Trump paraît être tout ce que son père n’est pas. Argument de taille pour certains électeurs, qui estiment qu’une telle fille ne peut avoir un géniteur foncièrement mauvais. Lorsqu’au cours du débat du 9 octobre, un spectateur somme Hilary Clinton de citer un point positif chez son adversaire, celle-ci choisit ses enfants  “incroyablement capables et dévoués”. Un compliment arraché à la candidate démocrate mais qui renforcera la “bonne” réputation d’Ivanka.

La retenue de la jeune femme est d’ailleurs appréciée jusque dans le camp adverse, au sein duquel la jeune femme compte une amie de marque : Chelsea, la fille unique des Clinton. Elle lui a publiquement renouvelé son amitié durant la campagne dans les colonnes du maga­zine People : “L’ami­tié est plus impor­tante que la poli­tique. Nous restons amies, même si une pres­sion colos­sale pèse sur nos vies en ce moment.”  Loin, très loin des excès verbaux de papa.

L’atout féministe

Le 15 novembre, la journaliste Jessica Valenti publie une tribune furieuse sur le site du Guardian. L’éditorialiste s’insurge contre la “façade féministe” de Donald Trump : Ivanka. La journaliste cite en exemple sa réaction après la révélation des propos de son père se vantant de pouvoir “faire ce qu’il veut avec les femmes”. Si elle juge les propos blessants, la jeune femme se réjouit promptement qu’il se soit excusé avant de se réfugier derrière sa traditionnelle formule : “ça ne ressemble pas à l’homme que je connais”. Et Jessica Valenti de s’indigner : “Ivanka Trump a convaincu de nombreuses femmes que son père était un homme bien alors que le contraire saute aux yeux”.

Ivanka Trump se pose en défenderesse de la cause féministe. Lors du fameux discours de Cleveland, les applaudissements fusent lorsqu’elle aborde le thème de l’égalité salariale et vante l’entreprise de son père où “il y a plus de cadres femmes que des hommes” et dans laquelle “une femme enceinte n’est pas mise à la porte” mais “soutenue.” Dès lors, la mère de trois jeunes enfants entreprend de souffler dans l’oreille de papa deux mesures phares de son programme : un congé maternité de six semaines rémunérées, et la déduction des frais de garde d’enfants sur les impôts. Donald Trump a admis avoir adopté ces mesures pour plaire à sa fille. “Papa, papa, il faut le faire !” a t‑il dit en l’imitant. Une fonction parfois contre-productive, comme lorsqu’elle s’extasie dans un spot de campagne : “Le travail le plus important qu’une femme puisse avoir est d’être mère.” Un féminisme mijoté à la sauce d’antan. Une journaliste du Huffington Post déplore : “ce n’est pas du féminisme pour toutes les femmes. C’est du féminisme pour celles qui ressemblent à Ivanka” Selon les statistiques établies par CNN, 53% des femmes blanches ont voté pour Trump.

Malgré une polémique autour d’un bracelet de sa propre marque arboré face caméra, Ivanka Trump jouit d’une aura positive auprès des électeurs des deux camps. Le 28 novembre, environ 150 personnalités du milieu culturel défilaient sous les fenêtres de l’appartement d’Ivanka. Ils faisaient appel à celle qu’ils considèrent comme “la plus rationnelle”. L’auteur d’un message sur le compte “Dear Ivanka” n’y croit déjà plus :

capture-decran-2016-12-02-a-14-49-56

C’est la pire de tous. Lui {Trump} est un sociopathe et ses frères sont plus bêtes que des bouts de bois. Mais elle et Jared sont intelligents. Comment peuvent-ils tolérer ça ?”.