Du saumon fumé à la primaire de la gauche : les 9 vies de Vincent Peillon

Dernier candidat déclaré en date, Vincent Peillon a un parcours étonnant, où l'on croise des polars, Merleau-Ponty, quelques errements politiques et... du saumon fumé.

On le croyait retiré de la vie politique, le nez dans ses bouquins, la main esquissant un nouveau polar rocambolesque. Que d’illusions. Vincent Peillon a revêtu son costume de candidat à la primaire de la gauche dimanche soir sur France 2. Il a affirmé, à grand renfort de gestes, être le candidat du “rassemblement”. Il est loin le temps où l’ancien ministre de l’Education promettait la fin de ses ambitions politiques. “Je ne briguerai pas de nouveau mandat électif”, promettait‐il en avril 2016. Mais Vincent Peillon est imprévisible. Jamais là où on l’attend. Cumulant les métiers et les contradictions. Passionné de tout, mais arrêté sur rien. Choisir c’est renoncer et Peillon s’y refuse. La philosophie, l’enseignement, le polar, la politique, et même le saumon fumé, il prend tout et ne jette rien. Vous ne vous en doutiez pas, mais Vincent Peillon est comme les chats : il a 9 vies. Les voici.

Le contrebandier de saumon fumé

C’est un début de carrière surprenant, en plus d’être malodorant. Après sa licence de philosophie, ce fils d’un banquier communiste — comme quoi, tout est possible — change de cap. Fini la philosophie, l’esprit, l’abstrait. Bonjour le travail, le vrai. Employé à la Compagnie des wagons‐lits sur la ligne Paris‐Copenhague, il importe en contrebande du saumon, de l’alcool et des cigarettes. Pas effrayé pour un sou, il passe à l’échelon supérieur et fonde une société spécialisée dans la vente de saumon fumé aux comités d’entreprise. Son slogan ? « Du saumon norvégien pour tous ». Une forme de socialisme plutôt originale…

Le prof

Au début des années 1980, Vincent Peillon prépare le CAPES. Il devient prof de philo en 1984 à Lyon, puis enseigne à Calais, réussit l’agrégation, et devient formateur à l’école normale primaire de la Nièvre. Après une longue pause consacrée à la politique, il reprend le chemin de l’enseignement à l’université suisse de Neuchâtel en 2014.

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L’élu absent

Au début des années 1990, le professeur Peillon arrondit ses fins de mois en écrivant les discours politiques de Laurent Fabius. Remarqué par Pierre Moscovici en 1992, il offre sa plume à Henri Emmanuelli, président de l’Assemblée nationale de l’époque, puis conseille le premier secrétaire du PS Lionel Jospin entre 1995 et 1997. Nègre, conseiller, il sort de l’ombre et effectue un mandat de député de la Somme de 1997 à 2002. Echouant à se faire réélire, il se tourne vers le Parlement européen. Elu en 2004, réélu en 2009 et 2014, il est connu pour être le champion de l’absentéisme. Il n’a assisté qu’à 57% des réunions tenues une fois par mois au sein de la commission des Affaires étrangères, et n’est intervenu que 15 fois dans l’hémicycle. Au Parlement, on le surnomme « jackpot ». 6 250 euros par mois pour une demie‐journée tous les deux mois : Peillon a trouvé le bon filon.

Le réformiste peu convaincu

Les alliés d’hier sont les rivaux de demain. Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Vincent Peillon se connaissent bien. Les trois hommes sont à l’origine de la création du Nouveau Parti socialiste (NPS), un courant du PS né au lendemain du choc du 21 avril 2002.

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Vincent Peillon, Benoit Hamon et Arnaud Montebourg

Le NPS se veut un courant réformiste, et critique la direction du parti alors assurée par François Hollande. Sauf qu’au congrès du Mans en 2005, les ambitions personnelles supplantent les convictions, et Peillon se rallie à la motion majoritaire de François Hollande. C’est la fin du NPS.

L’ex-lieutenant de Ségo

Vincent Peillon fut un temps très proche de Ségolène Royal. Porte‐parole de sa campagne de 2007, il visait le poste de premier secrétaire du PS en cas de victoire. Il la soutient également en 2008 dans sa bataille face à Martine Aubry.

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Ségolène Royal et son porte‐parole lors de la campagne de 2007

Voyant le vent tourner, il annonce la séparation officielle sur Canal + en 2009 : “Ségolène Royal ne pourra pas nous faire gagner en 2012. Elle s’est disqualifiée”. La rupture est consommée. Prochaine étape, dénicher le prochain gagnant pour s’assurer d’une place. Il apporte son soutien à Dominique Strauss‐Khan. Ce dernier mis hors jeu par Nafissatou Diallo, Peillon entre dans l’équipe de campagne de François Hollande. Hollande, qui qualifiait Peillon avant 2012 de “serpent qui trahit toujours”…

Le ministre trublion de l’Education

Conseiller Education de Hollande pendant la campagne, sa nomination au ministère correspondant ne surprend personne. Il reste deux ans rue de Grenelle. Deux ans avec un ministre de l’Education incontrôlable. Le lendemain de sa nomination, il annonce sans prévenir ses supérieurs la réforme des rythmes scolaires. Il veut mettre en place les 4 jours et demi dès la rentrée 2013. La France s’affole, on lui reproche d’aller trop vite. Il n’est pas au bout de ses peines. Son “ABCD de l’égalité” s’attire les foudres de la Manif pour tous et de l’extrême droite. Sa relation avec l’exécutif s’envenime : il n’en fait qu’à sa tête. Annonce prématurément des créations de postes, cafouille sur le calendrier de la réforme des rythmes scolaires, et enfonce le clou en évoquant la dépénalisation du cannabis :

“Je suis très étonné parfois du côté un peu retardataire de la France sur un sujet qui, pour moi, est d’ampleur. On peut lutter par les moyens de la répression, je suis absolument pour, mais en même temps je vois que les résultats ne sont pas très efficaces.”

Recadré publiquement par Ayrault, il est forcé de préciser qu’il ne s’agissait que d’une “réflexion personnelle”. Au remaniement de 2014, il est écarté.

Le philosophe obsédé par la gauche laïque 

Pour ses 12 ans, sa grand‐mère lui offre le Discours de la méthode de Descartes. Elle inaugure une longue carrière de son petit‐fils dans la philosophie. Licence, agrégation, et même doctorat à Paris I, avec une thèse en 1992 sur Merleau‐Ponty. Il devient également directeur de recherche au CNRS de 2002 à 2004 et travaille sur les origines de la laïcité et de la philosophie républicaine. Fasciné par le personnage de Ferdinand Buisson, il lui consacre un livre : Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinand Buisson. Il écrit d’autres livres sur les penseurs socialistes et républicains, un sur Pierre Leroux, un autre sur Jean Jaurès. Bref, on comprend mieux sa défense de la “morale laïque” à l’école. À Libération, il confie rêver d’une “République idéale où tous les citoyens seraient philosophes”.

Le romancier

Vincent Peillon délaisse parfois ses livres de philosophie pour s’essayer à un tout autre genre: le polar. En 2016, il reprend un manuscrit commencé 20 ans plus tôt. Le poursuit, le peaufine, et le termine. Aurora parait le 6 avril 2016.

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Véritable thriller géopolitique, il décrit des guerres secrètes entre les Etats pour contrôler les réserves de pétrole et de gaz dans le Grand Nord. Le bon accueil critique le pousse à persévérer. Son deuxième roman, intitulé Un Chinois à Paris, est prévu pour février. L’intrigue qui débute à Belleville à la tombée de la nuit du 24 décembre est glauquissime.

“Une prostituée transsexuelle a été retrouvée, maquillée et vêtue d’un somptueux costume de l’opéra de Pékin, les parties génitales enfoncées dans la bouche. Que signifie cette mise en scène? A qui est‐elle adressée?”

Le candidat social‐réformiste 

Ce dimanche 11 décembre 2016, Vincent Peillon a entamé une nouvelle vie : celle de candidat à la primaire de la gauche. Suite au renoncement de Hollande, les proches du président peu enclins à soutenir Valls poussent Peillon à se lancer. Plusieurs noms circulent sur ces hollandais qui se retrouvent orphelins : Julien Dray, Stéphane Le Foll, Anne Hidalgo. Peillon tâte le terrain, consulte, et envoie ses proches Patrick Menucci et Eduardo Rihan Cypel à la pêche aux signatures. Puis se déclare.

https://www.youtube.com/watch?v=cpCvUuyFdrk

L’objectif ? Incarner un espace social‐démocrate, au coeur du PS, à équidistance du social‐libéralisme de Manuel Valls et de l’aile gauche du parti. Bref, Peillon veut faire du Hollande, en opérant la synthèse entre les gauches que d’aucuns considèrent “irréconciliables”. Mais la partie est loin d’être aisée, dans un PS fracturé comme rarement. Pascal Cherki, proche de Benoît Hamon, dresse un pronostic sévère : “Peillon, ce sera le Copé de la primaire de gauche”.

Sauf qu’il n’a pas le point faible de Valls : le bilan‐boulet.