Valls candidat : ces Premiers ministres qui ont voulu devenir président

Manuel Valls inaugure aujourd'hui son QG de campagne pour la présidentielle. Peu de premiers ministres sont parvenus à passer de chef de gouvernement à chef d’Etat. Et les deux qui ont réussi ont pris leur mal en patience. De mauvais augure pour le socialiste ?

Il n’a pas attendu longtemps pour lever le suspense. Quelques minutes seulement après le début de sa prise de parole, Manuel Valls l’a déclaré avec assurance : «Oui, je suis candidat à la présidence de la République.» C’était le 5 décembre dans son fief d’Évry. Par la même occasion, il a annoncé sa démission : «Je ne peux plus être premier ministre tout en étant candidat», s’est justifié le désormais ex-locataire de Matignon.

Le souci pour Manuel Valls, c’est qu’il est très compliqué d’avoir été premier ministre et de devenir ensuite président de la République. Parmi les nombreux chefs de gouvernement candidats à l’investiture suprême — six au total sans compter Fillon et Valls — seuls deux ont réussi leur pari : il s’agit de Georges Pompidou et de Jacques Chirac. Un écart de temps important a séparé leur fonction de premier ministre de leur victoire : Pompidou a attendu un an, et Chirac sept. Les cinq mois de Valls ne seront probablement pas suffisants pour faire oublier le bilan.

L’élection de Pompidou en 1969 : « Le changement dans la continuité » 

Le destin de Georges Pompidou était écrit. Après la crise de mai 68, De Gaulle nomme Maurice Couve de Murville chef de gouvernement et met son ex-premier ministre « en réserve de la République ». Pompidou se tient prêt. Au début de l’année 1969, il déclare à deux reprises qu’il sera candidat si le président se retire. Et ce qui devait arriver arriva : les Français rejettent par référendum la réforme du Sénat défendue par de Gaulle. Le chef de l’État, désavoué, quitte le pouvoir. Deux jours après, Pompidou se lance. Son slogan de campagne ? « Le changement dans la continuité. » Une bonne façon de se placer dans l’héritage du fondateur de la Vème République, tout en marquant sa différence. Une différence de majorité, déjà : une partie du centre choisit de soutenir Pompidou, alors qu’elle avait appelé à voter non au référendum.

Koningin Juliana en prins Bernhard bieden de deelnemers aan de EEG-Topconferentie een galadiner aan op paleis Huis ten Bosch; v.l.n.r. koningin Juliana, president Pompidou van Frankrijk, mevrouw Claude Pompidou en prins Bernhard *1 december 1969
Georges Pompidou

À cette élection, la gauche avance en ordre dispersé : Gaston Defferre est le candidat de la SFIO (l’ancêtre du PS), Jacques Duclos représente le PCF, Michel Rocard le PSU, et Alain Krivine la Ligue communiste. On l’oublie souvent : 2002 n’est pas la seule élection dépourvue de candidat de gauche au second tour. C’est Alain Poher, le candidat des centristes restés dans l’opposition, qui affronte Pompidou. Fort de ses 20%, Duclos appelle à l’abstention avec sa célèbre expression : « Pompidou-Poher, c’est blanc-bonnet et bonnet-blanc ». Le 15 juin 1969, Georges Pompidou est élu à 58% second président de la Vème République. L’héritier choisi par De Gaulle accède au pouvoir suprême.

L’échec de Chaban-Delmas en 1974 : la fin définitive du gaullisme

Le président Pompidou succombe le 2 avril 1974 à la maladie de Waldenström, une forme de cancer du sang. Deux ans avant la date prévue, des élections s’organisent donc en catastrophe. Un ancien premier ministre parie sur sa réussite : Jacques Chaban-Delmas. Cet ancien général de la Résistance, qui a aussi été inspecteur des Finances et ministre de la IVème République, a servi Pompidou de 1969 à 1972. Pour l’élection, il remet au goût du jour son idée de « nouvelle société ». Soutenu par l’état-major de l’UDR — les gaullistes historiques — il rencontre deux obstacles sur sa route. Le premier s’appelle Valéry Giscard d’Estaing.

L’ancien ministre des finances bénéficie de l’appui de son parti, les Républicains Indépendants, mais aussi d’une partie des gaullistes. Jacques Chirac, à l’époque ministre de l’Intérieur, conduit le « groupe des 43 », soit les 43 ministres et députés UDR préférant le candidat de la droite libérale au gaulliste Chaban.

Son deuxième obstacle s’appelle la gauche unie. François Mitterrand en est le candidat unique, soutenu par le PS, le PC, le PSU, ainsi que les deux plus importantes centrales syndicales (la CGT et la CFDT).

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Jacques Chaban Delmas

Le résultat, est connu : c’est un échec cuisant de Chaban. L’héritier du gaullisme atteint seulement les 14%, loin derrière Giscard à 34% (Mitterrand culmine, lui, à 44%). Défait, Chaban restera tout de même dans l’histoire : les mots « chabanisation » ou « chabanisé » serviront à désigner tout candidat distancé par le concurrent de sa coalition. Manuel Valls n’espère sans doute pas rentrer au lexique politique de cette manière…

1988 : la revanche du président sur son chef du gouvernement

Les législatives de 1986 donnent une majorité à la droite et placent donc Jacques Chirac à la tête du gouvernement. Premier ministre de Giscard entre 1974 et 1976, créateur du RPR en 1976, Jacques Chirac a déjà échoué à l’élection de 1981. Cette fois-ci, il est le premier ministre sortant qui affronte directement son président. Au premier tour, il distance de peu Raymond Barre, également ancien premier ministre de Giscard de 1976 à 1981, et candidat officiel de l’UDF.

La règle des sortants s’applique pour Chirac : il pâtit de l’exercice du pouvoir. Une mauvaise situation économique, des mouvements étudiants contre les projets universitaires… Face à lui, Mitterrand se présente comme le rassembleur au-delà des valeurs socialistes. Et oppose à l’affrontement centristes-chiraquiens son slogan de « la France unie ». Dans le duel télévisé, Chirac traîne comme un boulet sa charge de premier ministre. « Ce soir, je ne suis pas le premier ministre et vous n’êtes pas le président de la République, nous sommes deux candidats à égalité », assène-t-il à Mitterrand. Sourire en coin, celui-ci lui répond habilement : « Vous avez tout à fait raison, monsieur le premier ministre ».

Le président est réélu à 54% des voix, et le chef du gouvernement sort défait.

Balladur malheureux en 1995 : le revirement sondagier

Premier ministre de la cohabitation depuis 1993, Edouard Balladur jouit d’excellents taux de popularité. Celui qui était secrétaire général de l’Elysée sous Pompidou et ministre de l’économie de la première cohabitation se laisse convaincre par les sondages. Il décide de tenter sa chance et se déclare depuis son bureau de Matignon en janvier 1995.

Chirac, également en campagne, se fait de plus en plus critique vis-à-vis du gouvernement. C’est « l’affrontement des amis de 30 ans » : amis du même parti RPR, amis du même courant pompidolien… La droite est scindée en deux. Balladur engrange les soutiens de Charles Pasqua, de Nicolas Sarkozy, et des centristes de l’UDF. À deux mois du scrutin, les sondages donnent encore une avance à Balladur par rapport à Chirac.

Pour le contrer, ce dernier sort du registre classique de la droite. Le sociologue Emmanuel Todd lui fournit sa rhétorique : Chirac martèle vouloir briser la « fracture sociale ». Balladur est caricaturé : le conservateur gestionnaire, le monarque Louis XV. Au premier tour, Chirac devance le premier ministre sortant de deux points. Terrible désillusion pour celui qui était porté aux nues par les sondages quelques mois plus tôt. Son discours de défaite marquera les esprits. Incapable de parler sur la brouhaha de ses partisans, il s’écrie : « Je vous demande de vous arrêter ». Sa carrière politique également s’arrête ce soir-là.

Deux fois premier ministre, deux fois candidat malheureux, la troisième tentative est la bonne pour Chirac. Il gagne face à Lionel Jospin à 52,6%.

2002 : l’élimination de Jospin au premier tour

Une dissolution ratée en 1997, et voilà Lionel Jospin qui prend la tête du gouvernement. Le représentant de la « gauche plurielle » réunit miraculeusement les socialistes, les communistes, les radicaux de gauche, les Verts, et le mouvement des citoyens de Chevènement. Cinq ans plus tard, les candidatures se multiplient pourtant à gauche. Cinq sont issues de la gauche traditionnelle, trois de l’extrême gauche. Jospin lui-même a brouillé les lignes en qualifiant son programme de « moderne, mais pas socialiste ». Malgré son bilan honorable, il subit l’impopularité de son parti, embourbé dans l’affaire de la MNEF (mutuelle nationale des étudiants de France) — cette histoire d’enrichissement personnel et d’emplois fictifs qui touche au financement du PS, et qui a contraint le ministre de l’économie Dominique Strauss-Kahn à démissionner.

Résultat du premier tour : les bons scores de l’extrême gauche et de Jean-Pierre Chevènement grignotent les voix de Jospin, relégué à la troisième place. Il obtient 16% des suffrages, juste derrière Jean-Marie Le Pen à 16,8%. Pour le premier ministre sortant, c’est l’humiliation, un résultat « décevant », un « coup de tonnerre ». Il quitte « définitivement la vie politique ».

Jospin aura été victime de la division de la gauche au premier tour. Le même écueil que devra affronter Manuel Valls s’il emporte la primaire.