Génération “Carpe Diem” : portrait d’une jeunesse désabusée mais pas abattue

À travers l’étude "Génération What", la sociologue du CNRS Anne Muxel brosse le portrait de jeunes Français pessimistes mais lucides sur la société, puisant des solutions dans leur vie personnelle.

Mauvaise nouvelle : les jeunes Français nagent en pleine crise sociétale. Bonne nouvelle : ils en sont tout à fait conscients. Voilà le principal enseignement de l’étude d’Anne Muxel publiée mercredi. La sociologue au CNRS, également chercheuse au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), a interrogé plus de 320.000 jeunes Français âgés de 18 à 34 ans pour l’étude “Génération What”. En ressortent des craintes et des problèmes d’intégration mais aussi une volonté farouche de trouver son bonheur autour de soi.

Cette vaste enquête — 150 questions posées par le biais d’un questionnaire interactif sur le web — a interrogé les jeunes sur leur vie personnelle, leur rapport à l’école et à l’emploi, leurs valeurs en matière de politique et de citoyenneté ou encore leur vision de l’avenir de la société et de l’Europe. Leurs réponses ont été comparées à celles d’une précédente enquête (Génération quoi ?) menée en 2013 et diffusée sur France Télévisions.

Pessimisme collectif contre optimisme personnel

Un des principaux enseignements de l’étude est que les jeunes ont des idées noires quant à l’avenir de la société. Leur perception du futur en est altérée, puisque la persistance d’une crise économique et d’un chômage entraînent “fatalité et résignation”. 73% d’entre eux se dépeignent comme une “génération sacrifiée” ou “perdue” et ce, quel que soit leur statut ou leur milieu social. Une majorité d’entre eux (53%) considère que leur avenir sera pire comparé à la vie qu’auront mené leurs parents.

Malgré ce contexte maussade, l’envie de fraternité est bien présente, puisque 81% d’entre eux (+ 4 points depuis 2013) reconnaissent qu’on ne peut pas s’en sortir “sans solidarité” dans la vie. 

Ce pessimisme ambiant n’entame pas leur envie d’épanouissement. Aux difficultés économiques et sociales, les jeunes répondent “Carpe Diem” : 65% d’entre eux (soit 12 points de plus par rapport à 2013) adhèrent à la possibilité d’être heureux au jour le jour. Et ce n’est pas forcément en France que les jeunes comptent trouver leur bonheur. Nombreux sont ceux qui envisagent de quitter le pays pour travailler et s’installer à l’étranger. Pour sept jeunes Français sur dix (70%) cette éventualité est à leur “agenda de vie”.

Travail, famille… amis

Face au désarroi collectif, quelles solutions ? La réponse est à trouver au coeur de ce qui construit la vie personnelle. Parmi les idées faisant consensus : le travail, considéré comme une valeur “importante” par 71% des jeunes. Un monde du travail au sein duquel deux tiers des jeunes actifs (65%) estiment manquer de reconnaissance, puisqu’ils considèrent ne pas être payés à la hauteur de leurs qualifications.

Les relations avec leurs proches sont plus aisées qu’on ne pourrait le croire. En majorité, les jeunes s’entendent bien avec leur famille : 87% d’entre eux disent que leurs parents soutiennent leurs choix. Et ce, malgré les obstacles de la vie, comme le chômage ou l’inactivité.

L’amitié aussi occupe une place centrale. 90% des jeunes disent qu’ils ne pourraient pas être heureux sans amis. La diversité et l’ouverture des relations est ce qui frappe le plus : 79% des jeunes disent que leurs amis n’ont pas le même parcours scolaire qu’eux, 63% qu’ils ne font pas partie de leur milieu social, 66% qu’ils sont d’une origine ethnique différente, 65% qu’ils pratiquent une religion différente, et 65% qu’ils n’ont pas les mêmes orientations sexuelles. Une ouverture qui détonne avec la tendance individualiste mise au jour par l’étude. À défaut de pouvoir compter sur la société, près d’un jeune sur deux juge que “pour réussir dans la vie, on ne peut compter que sur soi‐même”. Anne Muxel résume : “Cette génération a profondément intégré l’insécurité et l’impermanence, jusqu’à en faire un modèle de vie.”

 

La méfiance des politiques et des médias au plus haut

Si le manque de confiance envers la société ne surprend pas vraiment, il est un constat implacable, révélé par cette étude. Médias et politique ne suscitent aucune confiance parmi les jeunes. 87% n’ont pas confiance dans la politique. De façon unanime (99% !), ils considèrent que les hommes politiques sont corrompus. 63% pensent même qu’ils le sont tous. Un chiffre impressionnant. À la quasi‐unanimité (87%), ils n’ont aucune confiance dans les médias. Une majorité d’entre eux (56%) déclare pouvoir être heureux sans actualités et sans info…