“Journal d’un mec à la rue” : la vie de Christian, twittos et SDF

Sur son compte Twitter, Christian raconte le quotidien d'un homme à la rue et fait passer ses messages philosophiques ou politiques.

Assis sur un banc au bord du canal Saint-Martin, il tweete frénétiquement sur son smartphone. Il a un bandana bordeaux sur la tête, un sac camouflage à côté de lui, et des lunettes dont il manque la moitié du verre sur le nez. Il s’appelle Christian, il a 44 ans, et il est le SDF le plus médiatique de France.

Tout a commencé le 6 décembre. Christian vit dans la rue depuis son expulsion en avril 2015. Une séparation douloureuse, la “tête au fond du sac”, une démission, puis un RSA “insuffisant pour payer un loyer de 700 euros” l’ont amené à cette situation. Équipé de deux duvets “-10 degrés”, il dort avec son “pote Hervé” dans “une grande entrée avec deux murs qui protègent du vent”. Le 6 décembre au matin, un agent d’entretien de la ville de Paris les “arrose” : “Je l’ai entendu dire à son collègue “attends, je vais les faire dégager”.”  Christian prend une photo des cartons détrempés et la poste sur le réseau social, “pour montrer comment on traite les SDF en France”. Résultat : 408 retweets, et 300 abonnés en plus.

BFM fait un sujet sur lui : il est maintenant à près de 1600 abonnés. Mercredi 14 décembre, il était sur Sud Radio pour discuter avec le délégué général de la fondation Abbé Pierre. Des journalistes de Libération ou de LCI passent le voir. Bref, ce franco-suisse qui fut sommelier durant 15 ans devient médiatique. Mais n’oublie pas de relativiser : “En août, les journalistes font des sujets sur les coups de soleil à la plage. Et en hiver c’est sur les SDF… C’est normal.” Voilà comment son compte destiné à “trouver de petits jobs” se transforme en “journal du mec à la rue”. “Ce n’était pas volontaire à la base”, souligne-t-il.

Une heure après son tweet de “l’arrosoir”, “un mec arrive sur sa moto”, et lui offre un sac de couchage. “Je touche le RSA, mais c’est anecdotique par rapport aux gens qui nous aident et nous donnent de la nourriture et des couvertures.” Twitter lui permet aussi d’alerter, de demander de l’aide, “d’avoir un contact avec les gens”. Quand il voit “cinq personnes faire les poubelles”, il poste une vidéo. “Ce week-end, ils annoncent de ‑2 à ‑5 degrés. J’envoie des messages pour demander des couvertures et des chaussettes.” Il s’étonne de la solidarité qu’il reçoit et de certains soutiens : “Il y a une élue pure sarkozyste d’Ivry qui me retweete, comme quoi, il y a des gens bien de partout !”

Twitter, il l’utilise aussi pour commenter l’actualité, qu’il suit abondamment. Christian a un avis sur tout. Cite un rapport remis à Ayrault en 2013 sur la Couverture maladie universelle (“c’est du super boulot”), connaît les noms des élus parisiens depuis 1993, “[arracherait] bien la tête” à Emmanuelle Cosse qui “ne fait rien”, s’indigne des incendies dans le foyer de SDF du XVIème (“Y’a vraiment des gens qui virent connards”), s’attaque à ces “fachos” qui ont lancé le hashtag #AidonsNosSDF : “Bien sûr que je pourrais dire “il y a un Noir qui prend ma place”. Mais c’est trop facile, il n’y a pas d’inégalité dans la misère.” Et disserte même sur Alep : “C’est dégueulasse ce qu’il s’y passe. On dit qu’on va faire la guerre aux terroristes mais on va balancer des bombes sur la tête des gamins” “Tiens, encore tout à l’heure, j’ai balancé un truc sur Twitter parce que Valls et son 49.3, ça m’a énervé…” : une photo de chiens en ligne, attendant leur nourriture une gamelle à la gueule, qu’il commente : “Ça y est, Manuel Valls commence à former son équipe de campagne…”

Philosophe à ses heures perdues, il transporte dans la poche de sa parka kaki un petit carnet Snoopy pour y inscrire ses “pensées du jour”. Tous les soirs, il en écrit une sur un carton, qu’il prend en photo et poste le lendemain. Hemingway, Nietzsche, l’abbé Pierre, Desproges, Stephen King…

Parfois, ce sont ses dessins. Ou de simples photos de son quotidien dans la rue. Voire ses messages énervés. “Il y en a qui utilisent Twitter pour les “lol cat” (photographie de chat avec une légende humoristique, ndlr), moi c’est pour mes coups de gueule.” Il raconte l’histoire d’un SDF retrouvé mort l’année dernière à Saint Lazare. “Ca faisait une semaine qu’il gisait dans son sac de couchage. Si je peux éviter ça en passant quelques coups de gueule…”

 

Au moins 497 SDF sont morts en France en 2015

Le collectif “Les morts de la rue” a publié son décompte annuel mercredi 14 décembre et indique que 497 SDF sont morts en France en 2015. Il ne s’agit, selon le collectif, que de la “partie visible de l’iceberg”. “Le nombre réel de décès de personnes SDF est estimé à plus de 2 800.” La mort intervient après un parcours de rue de dix ans en moyenne. Une séparation, une maladie, un parcours migratoire sont parmi les raisons fréquemment citées de perte du logement. Si les causes de décès sont connues dans seulement 55 % des cas répertoriés par le collectif, 28 % sont morts de causes violentes (accidents, agressions) et 27 % de maladie.