FACT-CHECK. Le FN a‑t-il le même programme économique que la France insoumise ?

Pour gagner la présidentielle, le FN a besoin de voix. Les militants frontistes se tournent vers les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon, quitte à détourner la vérité.

Par Ivanne Trippenbach et Clément Rouget

Mets surtout en avant le social pour les insoumis. Genre l’aide pour les handicapés. Les médecins ruraux.. Parce que là, pour faire voter les gens qui ne sont pas du FN, il faut miser la dessus. Posté sur la Taverne des Patriotes, réseau social des partisans de Marine Le Pen, ce commentaire tout en finesse, repéré par le HuffPost, résume bien la stratégie électorale du Front national.

Un tract a été élaboré pour être massivement diffusé sur les réseaux sociaux. Objectif : convaincre les partisans indécis de Jean-Luc Mélenchon de voter Marine Le Pen au second tour. Un document “carrément dégueulasse” pour Rémi, un “insoumis” de 20 ans. Pour Guillaume, 26 ans, qui a également voté Mélenchon :  “On ne va pas reprocher au FN de vouloir gagner. C’est vrai que leurs programmes sont proches.” Tellement proches qu’il a décidé de voter Le Pen dimanche 7 mai.

Vrai, pas à tout à fait vrai, ou totalement faux, le degré de proximité entre les deux candidats varie selon les propositions.

  • Sortir des traités européens : PAS TOUT A FAIT VRAI

Dans le point 35 de son programme, Marine Le Pen propose “le rétablissement d’une monnaie nationale adaptée à notre économie” afin de redonner à la France sa “souveraineté monétaire”. Le 19 avril, sur RMC, elle a réitéré : “L’euro va mourir, il faut envisager un retour à nos monnaies nationales”. L’ensemble du programme du Front national suppose une sortie de l’Union européenne et un retour aux frontières nationales. Marine Le Pen ouvrirait les négociations avec les pays européens et convoquerait les Français à un “référendum sur l’appartenance à l’Union européenne”.

Jean-Luc Mélenchon l’a martelé : “l’Europe, tu la changes ou tu la quittes”. “Nous devons sortir des traités européens qui nous font obligation de mener des politiques d’austérité, d’abolir l’action de l’État et les investissements publics”, précise-t-il dans son programme L’avenir en commun. Le chapitre 51 de son projet comporte bien l’abandon des règles budgétaires nécessaires à l’euro, le contrôle des capitaux aux frontières nationales et la fin de l’indépendance de la Banque centrale européenne. En cas d’échec des négociations, il annonce un “plan B” aboutissant à la sortie de l’Union européenne.

Mais trois jours avant le premier tour, en meeting à Dijon, Jean-Luc Mélenchon a assuré ne pas vouloir sortir de l’Union et de l’euro : “Ne croyez pas ce qu’ils vous disent. Allons, un peu de sérieux !”. Cette ambiguïté laisse penser que la sortie de l’euro constituait avant tout, pour le candidat de la France insoumise, un levier de négociation vis-à-vis des partenaires de l’Union européenne.

  • Sortir de l’OTAN : VRAI

Au point 118 de son programme, Marine Le Pen s’engage à “quitter le commandement militaire intégré de l’OTAN pour que la France ne soit pas entraînée dans des guerres qui ne sont pas les siennes”.

Jean-Luc Mélenchon souhaite également, dans son engagement 54, de sortir de l’OTAN et de “refuser la participation de la France à toute alliance militaire permanente, à l’exception des opérations de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU”.

  • Sortir de Schengen : FAUX

Marine Le Pen propose de “rétablir les frontières nationales et sortir de l’espace Schengen” au chapitre 54 de son projet.

Au contraire, Jean-Luc Mélenchon propose dans le chapitre 59 de son projet de “sortir de l’impasse de Schengen” en renforçant les moyens civils pour accueillir les réfugiés et en refondant la politique de contrôle aux frontières extérieures de l’Union européenne. Cette logique est à l’opposé du retour aux frontières nationales proposé par Marine Le Pen.

  • Sortir des accords de libre-échange : PAS TOUT A FAIT VRAI

La candidate du Front national veut, d’après l’engagement 127 de son programme, “refuser les traités de libre échange (TAFTA, CETA…)”. A la place, elle propose de “développer les circuits courts de la production à la consommation, en réorganisant les filière”.

Chez Jean-Luc Mélenchon, “refuser les traités de libre échange” revient également à rejeter le traité transatlantique (TAFTA) et celui avec le Canada (CETA), selon le point 49 de son projet.

  • Protectionnisme solidaire / Protectionnisme intelligent : PAS TOUT A FAIT VRAI

Jean-Luc Mélenchon propose un “protectionnisme solidaire pour le co-développement et l’avènement du progrès humain partout”. Il s’agit de sortir de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), d’intégrer le respect des règles de l’Organisation internationale du travail (OIT) dans les accords commerciaux et de contraindre les firmes internationales à respecter les normes sociales et environnementales.

Marine Le Pen, elle, propose un “protectionnisme intelligent” dans une logique de “patriotisme économique”. Il s’agit de “soutenir les entreprises françaises face à la concurrence internationale déloyale”, en freinant le libre échange et en rétablissement le contrôle aux frontières nationales. Cependant, la candidate ne précise pas les modalités d’application de ce protectionnisme.

  • Référendum d’initiative populaire : VRAI

Marine Le Pen veut instaurer un “véritable référendum d’initiative populaire”, sur proposition d’au moins 500.000 électeurs.

Jean-Luc Mélenchon propose d’“abolir la monarchie présidentielle et d”instaurer le référendum d’initiative citoyenne” pour faire participer les électeurs au processus législatif.

  • Mise en place de la proportionnelle : VRAI

Marine Le Pen souhaite “permettre la représentation de tous les Français par le scrutin proportionnel à toutes les élections”, dans sa version intégrale à l’Assemblée nationale. Ce scrutin comprendrait une prime majoritaire de 30% des sièges pour la liste arrivée en tête et un seuil de 5% des suffrages pour obtenir des élus.

Elle est rejointe sur ce point par Jean-Luc Mélenchon, qui a inscrit au chapitre 4 de son programme l’élection de l’Assemblée nationale à la proportionnelle. Cette mesure restait conditionnée à l’instauration d’une VIe République, organisée au moyen de plusieurs référendums.

  • Abrogation de la loi El Khomri : VRAI

L’abrogation de la loi El Khomri est dans le point 53 des engagements de Marine Le Pen. Un laconique : “Retirer la loi Travail (dite loi El Khomri)” apparaît. Pas de justification, ou projet alternatif. Dans un communiqué du 9 mars publié sur le site internet du FN, Marine Le Pen parle de loi de régression sociale et d’un projet “d’inspiration bruxelloise”

Pour Mélenchon, “la loi El Khomri a mis fin à la hiérarchie des normes sociales. Désormais, un accord d’entreprise peut s’imposer même si un accord de branche ou la loi sont plus favorables aux salariés. Cela devra être supprimé.”

  • Retraite à 60 ans avec 40 années de cotisations : VRAI

Pour la France insoumise, il faut “restaurer le droit à la retraite à 60 ans à taux plein, ramener la durée de cotisation pour une retraite complète à quarante ans.”

Une proposition qui est reprise par le Front national. “Je dis aux Français de la manière la plus claire qui soit : pour l’instant, on laisse l’âge légal de la retraite à 60 ans. On va faire les économies nécessaires et croyez-moi, il y en a énormément : immigration, fraude, argent versé inconsidérément à l’Union européenne… ” explique Marine Le Pen dans un entretien à RT France.

Mais cette proposition du Front National est loin de faire consensus. Un article du Point rappelle les divisions du parti sur le sujet et son adoption tardive de la mesure.

Capture d’écran du site Le Point.
  • Encourager les circuits courts : VRAI

Ce sont les points n°125 et 127 des engagements de Marine Le Pen. Cela s’inscrit dans la priorité nationale de la candidate FN. “Appliquer le patriotisme économique aux produits agricoles français pour soutenir immédiatement nos paysans et nos pêcheurs, notamment au travers de la commande publique (État et collectivités)” et “développer les circuits courts de la production à la consommation, en réorganisant les filières”.

En revanche dans le programme l’Avenir en commun, la priorité est l’urgence écologique avec l’instauration “d’une taxe carbone” et la volonté de pénalisé les transports de longue distance.

L’avenir en commun.
  • Interdire le statut de travailleurs détachés : FAUX

Dans le programme de Marine Le Pen, la problématique des travailleurs détachés s’inscrit dans le cadre de la priorité nationale et du “patriotisme économique”. S’y ajoute une “taxe additionnelle sur l’embauche de salariés étrangers”.

Les points 36 à 38 des 144 engagements de Marine Le Pen.

Un militant de la France insoumise explique que “pour Le Pen, il s’agit d’interdire les travailleurs étrangers de bosser en France. Nos positions sont radicalement différentes.” Et la logique est effectivement très différente. L’Avenir en Commun explique qu’il faut maintenir le droit français quand il sécurise mieux le travailleur que le droit européen.

L’avenir en commun.

Le sujet a d’ailleurs été évoqué lors du débat à 5 candidats. Mélenchon a attaqué Marine Le Pen, lui rappelant qu’elle n’avait pas participé au vote sur le sujet au parlement européen.

  • Egalité salariale Femme / Homme : PAS TOUT A FAIT VRAI 

Qui honnêtement pourrait être contre l’égalité salariale entre hommes et femmes ?

Le point n°9 du programme de Marine le Pen indique que la défense du droit des femmes passe d’abord par la lutte contre l’islamisme.  

Programme du Front national.

Du côté de la France insoumise, on indique les politiques publiques à mettre en place pour réduire les inégalités de genre comme “favoriser les congés parentaux” des pères ou la revalorisation des métiers exercés majoritairement par les femmes.

L’Avenir en commun.
  • Conserver les 35h : PAS TOUT A FAIT VRAI

Je veux remettre en place une des seules mesures de Nicolas Sarkozy qui trouvent grâce à mes yeux, c’est les heures supplémentaires défiscalisées”, a affirmé Marine Le Pen, sur RMC. Si elle ne touche effectivement pas aux 35h, qui restent le seuil légal pour déclencher les heures supplémentaires, la philosophie de Jean-Luc Mélenchon est totalement différent et penche vers une réduction du temps de travail.

L’avenir en commun.
  • Baisser l’impôt de toute personne gagnant moins de 4000 euros nets par mois / Baisser de 10% l’impôt sur le revenu sur les trois premières tranches : VRAI

Le seuil des 4000 euros est souvent évoqué, en vérité c’est une estimation qui me paraît un peu audacieuse” estime un militant Insoumis. Surtout, les baisses d’impôts ne font pas partie du programme l’Avenir en Commun. Ce n’est pas la philosophie du projet, où on assume “une révolution fiscale” et des hausses d’impôts dans une volonté de mieux redistribuer les richesses.

Le programme du FN évoque bien une “baisse de 10% l’impôt sur le revenu sur les trois premières tranches.”

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