Au QG de Marine Le Pen, une défaite loin des journalistes


Au Chalet du Lac, à Vincennes, là où Marine Le Pen avait installé son QG pour la soirée du second tour de l’élection présidentielle, l’ambiance était intimiste. A peine 300 journalistes ont été accrédités, plus d’une dizaine se sont vu interdire l’accès à la soirée. D’autres l’ont carrément boycotté.

« Qu’est ce que vous pensez de l’amateurisme du parti ? Notamment sur les accréditations des journalistes et sur le respect de leur travail ? » Il n’est pas encore 21 heures mais — déjà — la question sonne comme un mauvais refrain, lancée par un journaliste du Washington Post à chaque cadre du Front national qui franchit la porte du Chalet du Lac, à Vincennes, là où Marine Le Pen retrouve ses militants pour la soirée du second tour de l’élection présidentielle. Sa question n’est pas anodine. Quelques minutes avant, un photo‐journaliste vient de se faire violemment extirper vers la sortie après l’annonce d’une défaite à 33,94%

« C’est inadmissible de dégager la presse de cette manière‐là, proteste le photographe une fois derrière les barricades. Je ne l’ai pas poussé, vous exagérez, c’est elle qui a cogné mon matériel ». Il attend, en vain, une réponse des agents du département protection sécurité (DPS), le service de sécurité du Font national venu en masse. Ce 7 mai, au QG de l’auto-proclamée « candidate du peuple », les journalistes n’étaient pas franchement les bienvenus.

La soirée avait, de toute façon, déjà mal commencé. Pour certains titres — comme Médiapart ou Quotidien — être “blacklisté” par le Front national est devenu une habitude. Pour d’autres, au contraire, c’est une première. BuzzFeed, Les Jours, CharlieHebdo, Rue89, StreetPress, Politico, BondyBlog, Explicite, Brut, Konbini, Politis et quelques étudiants en école de journalisme (l’IFP ou Sciences Po Paris), tous ont vu leurs demandes d’accréditation refusées. A cette longue liste s’ajoutent aussi une dizaine de médias étrangers. SkyNews, The Washington Post, Rai, chaîne télévisée italienne. Ils feront leurs duplex dehors, dans le bois de Vincennes, derrière les barrières. Seule excuse avancée de l’équipe? « La salle est petite. Nous faisons du tri. C’est par souci de sécurité.»



Par solidarité, certaines rédactions ont décidé de boycotter et de ne pas se rendre à la soirée organisée par le parti d’extrème-droite, second tour ou non. Libération, Le Monde, L’Obs, ou encore Les Inrocks, par exemple. Radio France a maintenu ses positions mais ne diffusera rien.

D’autres, comme la RTBF, ont pu rentrer, mais ont fait le choix de rester à l’extérieur

Deux confrères tentent quand même leur chance, sans être sur les listes. « Ça sort, ça, ça sort », hurle immédiatement la responsable de l’entrée en les montrant du doigts à la DPS, qui les renvoie à la case départ. Dans la meute de refoulés, le sentiment est partagé. « Vous bossez pour quel média ? Ah oui… Vous non plus. On attendra dehors ensemble. »

Vers 20 heures, certains tentent même de se faufiler près des cars satellites pour écouter des bribes du discours des cadres du parti — pourtant à une centaine de mètres — sur des écrans télévisés. « Je peux venir regarder avec vous ? ».



Pour les journalistes qui espéraient se rattraper en interrogeant à la volée militants et sympathisants venus se joindre à la fête, c’est raté aussi. Ces derniers sont quasi absents. Joha, militante FN de 22 ans et secrétaire nationale chargée de l’évènementiel au Collectif Marianne, en rigole : « Y’a des caméras partout. A l’intérieur, les journalistes sont bien plus nombreux que les militants. »

Les rares présents se suivent au pas de course — pour éviter les journalistes — drapeaux français dans une main, rose bleue dans l’autre. Tous arborent le même look guindé, la même élégance surannée. Brigitte — veste en soie rouge, vison autour du cou — et Dominique — cravate bleue marine, grande étole blanche — arrivent en dansant, lancent quelques regards aux caméras avant d’enchaîner, eux, une dizaine d’interviews. « On va faire la fête. Marine Le Pen a quand même passé un cap, et puis, le parti est dédiabolisé. L’essentiel, désormais, c’est l’après : les Législatives

A l’intérieur, les journalistes ne sont pas mieux logés pour autant. «Tout le monde est très serré. On nous avait dit que ça ne serait pas comme au meeting de Villepinte (ndlr : où les journalistes étaient éloignés des militants et ne pouvaient pas les approcher), mais c’était pareil », racontent ceux qui décident de filer avant la fin.

Deux journalistes polonaises sortent du QG, drapeaux français en main. Les quelques‐uns encore sur place les confondent avec des militantes. « On adore la France, et on adore Marine Le Pen, insistent‐elles, sourires Colgate et cheveux colorés. Elle a raison sur de nombreux points, notamment sur l’immigration. Si je devais voter en France, je la soutiendrais ». En Pologne, Andrzej Duda, a été élu président en mai 2015. C’était le candidat du PiS, le parti Droit et Justice, un parti de droite nationaliste. Les deux femmes, elles, avaient leur place dans la liste des accrédités.