Mantes-la-Ville : FN aux municipales, Macron en 2017, l’histoire d’un ADN retrouvé

Le fief historique de la gauche de Mantes-la-Ville, tombé dans les mains du FN en 2014, a voté massivement pour Emmanuel Macron.

A Mantes-la-Ville, dans les Yvelines, le dimanche 7 mai 2017 est le jour du retour à la normale. Cette commune historiquement enracinée à gauche avait élu en 2014 le premier maire FN d’Ile-de-France. Cette fois, elle s’applique à voter comme l’Hexagone en plaçant Emmanuel Macron largement en tête, à 68,04%. Zêlée, elle repousse même le parti de Marine Le Pen plus vigoureusement qu’ailleurs : « seulement » 31,96%, contre 33,94% dans le pays.

« 2014 n’aurait jamais dû arriver », regrette Marc Savina, 56 ans, adjoint socialiste au maire de 1995 à 2008. A l’époque, la gauche locale est divisée. Au second tour, elle présente deux listes – une PS (29,35% des voix) et une divers gauche (28,29%) — doublées de peu par la liste FN conduite par Cyril Nauth (30,26%). S’ajoute une peur du communautarisme. «Le maire s’est fait élire avec son opposition au projet de salle de prière du quartier des Meurisiers», affirme Monique Brochot, maire PS de 2008 à 2014.

Marc Savina, dans la cour des bureaux 1 à 4 pendant le dépouillement, à Mantes-la-Ville. Crédit Cyrielle Chazal

C’est dans les rues proprettes du centre-ville que l’on trouve le plus d’électeurs du FN. Les quartiers les moins aisés, eux, ont dit «non» à l’extrême-droite : les citoyens des Meurisiers, où les logements sociaux sont nombreux, ont donné 124 voix à Marine Le Pen et 410 à Macron. Aux Brouets, c’est respectivement 217 et 343 bulletins.

Certains “Insoumis” ont fait front

Au premier tour, Mélenchon est arrivé en tête à Mantes-la-Ville avec 28,56%. Au second tour, de nombreux « Insoumis » ont fait front contre Le Pen. Mais pas tous. « J’ai voté blanc car avec Macron les choses ne changeront pas », confie Nina, 24 ans. Cette enseignante au collège admet qu’elle aurait « peut-être » voté pour l’ex-banquier si les sondages avaient donné Marine Le Pen favorite. « L’un est plus choléra que l’autre à mon avis. »

Nina, dans la cour du bureau de vote de l’école des Brouets, à Mantes-la-Ville. Crédit : Cyrielle Chazal

« Je ne veux pas choisir la qualité de la corde avec laquelle je vais être pendu, proteste Jean-Marc Deschamps, 59 ans. J’en ai assez de ces gens qui nous donnent des leçons pour former un front républicain. » Cet enseignant en “Segpa” (Sections d’enseignement général et professionnel adaptémilite activement au sein du collectif « Mantois Insoumis ». Au premier tour, il n’a pas été surpris par les très bons résultats de son candidat (44% aux Meurisiers, 35% aux Brouets,…) : il estime avoir effectué un travail de terrain efficace.

Jean-Marc Deschamps, dans la cour du bureau de vote de l’école des Brouets, à Mantes-la-Ville. Crédit : Cyrielle Chazal

Françoise Descamps-Crosnier, 61 ans, députée de la 8e circonscription des Yvelines, trouve une explication à ces réticences.

« L’attitude de Jean-Luc Mélenchon au soir du premier tour n’a pas permis de faire un front massif contre le FN. Il a fait beaucoup de mal. »

Parmi les communes FN, c’est à Mantes-la-Ville que Marine Le Pen fait le score le plus bas. Certains y voient une sanction de la politique municipale, marquée par des coupes drastiques dans les subventions aux associations et des retraits de locaux. La Ligue des droits de l’Homme a par exemple été contrainte de trouver refuge au Parti communiste.

« Ça en dit long sur l’appréciation, par les électeurs, de l’exercice du pouvoir », interprète Abdelaziz El Jaouhari, président de l’association des musulmans de Mantes sud.

« Des gens qui avaient élu maire Cyril Nauth voient l’absurdité du système : l’extrême-droite veut arriver au pouvoir de manière démocratique mais, une fois élue, ne veut plus respecter la démocratie. »

Depuis 2014, la mairie utilise son droit de préemption pour tenter de faire échec au projet de mosquée aux Meurisiers. Le tribunal administratif de Versailles a jugé qu’il s’agissait d’un détournement de pouvoir.

Cyril Nauth, maire de Mantes-la-Ville, à droite au premier plan, au second tour de l’élection présidentielle. Crédit : Cyrielle Chazal

Laurent Morin, premier adjoint du maire et idéologue du FN au niveau municipal, réfute ce raisonnement.

« On ne peut pas tirer d’enseignement des résultats d’une élection nationale, dans le contexte que l’on connaît, sur la réussite d’une politique municipale. Il n’y a aucun lien ».

Quelques anti-FN sont d’accord. “Actuellement, on ne se rend pas compte que la ville est gérée par le Front national”, déclare Hassane, qui vit à Mantes depuis 2010. Pourtant, ce retraité de 67 ans, père de trois enfants, semble raisonner différemment pour une élection nationale. Il s’est ainsi déplacé pour faire barrage à un parti qu’il juge “sectaire et arrogant”.

Manque d’écoles, classes trop chargées

Ce retour aux sources politique ne signe pas la fin des défis. « Nous avons des services publics qui se dégradent ou disparaissent », dénonce Romain Carbonne, 33 ans. Il est candidat de la France Insoumise pour la 8e circonscription des Yvelines, aux côtés de la journaliste Audrey Hallier. Et milite aussi au Collectif de réflexion et initiatives citoyennes (CRIC). Dans ce cadre, il organise des rencontres-débats et enregistre les conseils municipaux au dictaphone pour les diffuser sur Youtube.

« Le FN a une gestion low-cost, uniquement comptable, de la ville. Et encore, les impôts ne baissent pas alors que le cadre de vie diminue : c’est une hausse d’impôts déguisée ! »

Il critique le manque d’écoles et les classes trop chargées, chantier auquel la mairie ne s’attelle pas.

Renée, dans la cour de son bureau de vote, dans le quartier des Brouets, à Mantes-la-Ville. Crédit : Cyrielle Chazal

La colère et le mécontentement favorisent les votes extrêmes. Ou encore l’abstention, qui a atteint 33,17% à Mantes-la-Ville, contre 25,3% au niveau national (un record depuis 1969). Renée, 79 ans, un foulard délicatement noué autour du cou, traverse péniblement la cour de son bureau de vote. Cette ancienne taxi raconte la mort de son mari, son métier, ses galères d’argent. “J’ai vraiment eu une vie difficile.”  Face à Marine Le Pen qui prétend avoir, dans ce second tour, “le monopole de la protection du peuple”, elle n’a pourtant pas hésité à donner sa voix à Emmanuel Macron.