Imbroglio autour d’un festival afroféministe

Un festival afroféministe prévoit des ateliers réservés aux femmes noires. Cet événement organisé cet été a provoqué beaucoup de remous médiatiques en raison de sa non-mixité affichée. Retour sur cette stratégie d'organisation politique.

Depuis quelques jours, l’organisation d’un festival afroféministe fait scandale. En partie réservé aux femmes noires, il est accusé par ses détracteurs d’être excluant. Mise au courant, la maire de Paris Anne Hidalgo a annoncé qu’elle voulait faire interdire ce festival.

Elle est revenue depuis sur ses propos, même si la “solution claire” qui aurait été “établie” à la suite de la polémique était celle proposée à l’origine par les organisatrices.

Anne Hidalgo était soutenue par plusieurs associations anti‐racistes comme la LICRA ou SOS racisme.

Pourtant, le festival Nyansapo bénéficie d’un large soutien en ligne et dans les milieux militants. On retrouve dans cette polémique un sujet de discorde dans les mouvements antiracistes et féministes : la non‐mixité. Autrement dit le fait de réserver certains espaces ou événements à des catégories de personnes en particulier. Mais qu’est-ce que c’est au juste ? Et pourquoi cela divise‐t‐il ?

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Une non‐mixité voulue

Les organisatrices du festival Nyansapo, tout comme certaines féministes dans les années 1960 et de nombreux groupes de lutte contre les oppressions aujourd’hui, défendent une non‐mixité choisie. C’est là que le bât blesse pour leurs détracteurs : à SOS racisme, on considère que c’est une forme de discrimination raciale. L’association ne mâche pas ses mots pour condamner le festival :

Sur le plan juridique, ce festival est un événement discriminatoire. En effet, à partir du moment où un événement est public, la loi – fort heureusement, interdit que l’organisateur puisse trier le public, notamment sur une base ethnique. C’est d’ailleurs en vertu de cette loi que la discrimination raciste peut être condamnée devant les tribunaux.

Sur le plan politique, ce festival est une faute – sinon une abomination – car il se complaît dans la séparation ethnique là où l’antiracisme est un mouvement dont l’objectif est post‐racial.Mais pour le collectif Mwasi à l’origine de l’événement, la non‐mixité choisie n’est pas comparable à la ségrégation en vigueur sous l’apartheid par exemple. Ici, il s’agit de mettre en place un espace de parole où les personnes concernées par les discriminations raciales et sexistes pourraient s’exprimer et partager leurs expériences.

Un concept pas si neuf

La non‐mixité est une idée qui a déjà été théorisée et mise en place depuis longtemps, notamment dans les années 1960 dans les mouvements pour les droits civiques et les mouvements féministes.

La chercheuse féministe Christine Delphy résume les justifications politiques de cette stratégie d’organisation :

“Dans les groupes mixtes, Noirs‐Blancs ou femmes‐hommes, et en général dans les groupes dominés‐dominants, c’est la vision dominante du préjudice subi par le groupe dominé qui tend à… dominer. Les opprimés doivent non seulement diriger la lutte contre leur oppression, mais auparavant définir cette oppression elles et eux‐mêmes.” 

Ce n’est la première fois qu’un événement non‐mixte fait polémique. L’année dernière, des réunions pendant la mobilisation Nuit Debout étaient réservées aux femmes, provoquant l’ire de certains militants.

De la même manière, en août 2016 un “camp d’été décolonial” à destination des personnes “subissant le racisme d’État” avait provoqué la controverse. Fania Noel et Sihame Assbague, à l’origine de cet événement, en expliquaient les raisons à Contre‐Attaque :

C’est un choix politique que nous assumons à 3000% et qui nous semble indispensable à l’auto-émancipation et l’auto-organisation des concernés. Évidemment, dans un pays qui a érigé l’universalisme en valeur absolue et dans lequel beaucoup se sentent investis d’une mission de sauveur de l’humanité, ça peut être difficile à avaler. Mais ces espaces sont importants et ils ne sont donc pas négociables.”

Indignation à sens unique ?

Ce que les organisatrices de ces événements reprochent surtout à leurs opposants, c’est de s’indigner à l’occasion d’un événement relativement confidentiel quand beaucoup d’espaces politiques manquent de diversité ou de parité. Pour Christine Delphy:

“Le monde est dirigé par des clubs d’hommes : au niveau international, ONU, OSCE, OTAN, et au niveau national : gouvernements, niveaux décisionnels des administrations, et des armées, comme des ministères correspondant à ces organismes.”

Au‐delà du débat d’idées provoqué par le festival Nyansapo, la manière dont il a surgi dans le débat publique est intéressante. Il est parti de discussions sur le forum Jeuxvidéos.com relayées dans la fachosphère sous le titre “un festival interdit aux Blancs”.


Est‐il possible de réserver un événement à certaines catégories de personnes ?

Anne Hidalgo a voulu pendant un temps interdire le festival. Elle est revenue sur son annonce étant donné que les ateliers en non‐mixité sont organisés en privé. Mais juridiquement, quelle est la légalité d’un tel événement ? “Dans un espace privé, les organisateurs peuvent sélectionner le public”, explique Vincent Couronne, docteur en droit public à la Sorbonne. Guillaume Beaussonie, professeur de droit à l’université de Toulouse‐Capitole, précise :

“Il faut être sûr qu’il s’agisse bien d’une réunion privée. De la jurisprudence, il ressort, pour l’essentiel, que, pour être privée, la réunion doit concerner des personnes ayant reçu des invitations nominatives et individuelles, qu’un contrôle rigoureux ait été instauré à l’entrée et qu’un lien personnel ait uni l’organisateur de la réunion et les assistants. La réunion publique est, à l’inverse, impersonnelle et anonyme.”

Par ailleurs, le festival n’aurait pas pu être interdit en raison d’un caractère discriminatoire. Selon Vincent Couronne, un maire peut interdire une manifestation publique a priori s’il y a risque de trouble à l’ordre public. “Encore faut‐il démontrer le risque d’un tel trouble à l’ordre public et le mettre en balance avec l’atteinte portée à la liberté de réunion”, conclut Guillaume Beaussonie.