Agriculture, Société

Le suicide, un fléau chez les agriculteurs exploitants

Un suicide tous les deux jours chez les agriculteurs français. Un constat souvent mis en avant mais qui reflète des réalités variées.

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Le 16 janvier sur France 2, une enquête de Cash Investigation mettait à son tour en lumière la violence du monde agricole. Une industrie laitière où prospérité des multinationales affronte conditions de vie et de travail difficiles des exploitants.

Cette dureté n’affecte pas seulement l’industrie du lait : elle concerne aussi l’ensemble des secteurs agricoles. La souffrance est telle que le suicide est devenu un véritable fléau chez les agriculteurs exploitants.

Pour certains, un quotidien précaire et isolé fait d’horaires à rallonge constitue les principales raisons de leur passage à l’acte. Décryptage.

Quelle réalité ?

Si le suicide est perçu comme particulièrement élevé dans cette frange de la population et que les agriculteurs sont considérés comme des personnes à risque, tous ne sont pas touchés avec la même intensité. Le type de production a un fort impact sur la manière d’être agriculteur et donc sur les conditions de vie. L’opposition souvent faite entre céréaliers à la tête d’une grande exploitation et petits producteurs laitiers se retrouvent au niveau du taux de suicide.

La taille de l’exploitation influe également. Toutes choses égales par ailleurs, un agriculteur possédant une exploitation de moins de 50 hectares avait entre 2007 et 2011 40% de plus de risque de se suicider qu’un agriculteur possédant une exploitation de plus de 200 hectares.

La précarité, mortelle réalité

Le nombre d’agriculteurs traversant des difficultés économiques ne cesse de croître ces dernières années. Leurs revenus sont de fait largement inférieurs à l’ensemble de la population française et soumis à des fluctuations plus importantes. Une précarité qui peut contribuer à expliquer le taux élevé de suicides dans cette profession.

En 2016, la Mutuelle sociale agricole publie qu’un agriculteur sur deux déclarant ses revenus au réel a gagné moins de 354 € par mois. L’année précédente, ils étaient déjà un tiers à connaître cette situation, mais seulement 18% en 2014. Une situation qui va donc en s’aggravant.

Autre indicateur des difficultés financières des agriculteurs, l’endettement moyen à long et moyen terme : il suit une augmentation continue depuis près de trente ans pour atteindre près de 200 000 € en 2015. Un chiffre qui couvre une situation très hétérogène, mais qui compte un cinquième d’exploitants en grandes difficultés, avec plus de 300 000 € de dettes. Une « année blanche » avait d’ailleurs été instaurée par le gouvernement en 2016 pour soulager les agriculteurs en souffrance.

Plus récemment, en juin 2017, la Mutuelle sociale agricole a indiqué une hausse de 66% des demandes de prime d’activité contre l’année 2016. Un afflux directement lié aux faibles revenus des agriculteurs et à la crise que traverse le secteur agricole de façon plus globale.

Isolés, les exploitants sont plus vulnérables…

Comme la précarité, l’isolement des exploitants peut expliquer le passage à l’acte. Des horaires à rallonge, moins voire pas de possibilité de loisirs et peu de départ en vacances… Les exploitants agricoles ont des conditions de travail peu propices à la socialisation.

« Les exploitants laitiers travaillent 16 heures par jour, entre les traites, les soins, le nettoyage des locaux, l’administratif. C’est du 7 jours sur 7, pas de Noël, pas de vacances. » — Sylvie Girard, Centre national interprofessionnel de l’économie laitière.

Parmi les exploitants, les 39 % l’étant à titre individuel sont plus vulnérables à la détérioration de leurs conditions de travail. Entre 2007 et 2011, 57% des suicides chez les exploitants concernaient le statut individuel.


La détresse des agriculteurs de plus en plus exprimée

Dédié à la détresse psychologique des agriculteurs, “Agri écoute”, le numéro d’urgence joignable 24h/24 et 7 jours sur 7, est de plus en plus sollicité. Selon Michel Brau, président de la Mutuelle sociale agricole (MSA), en 2016, le numéro enregistrait trois fois plus d’appels que l’année précédente.

Autre mesure mise en place par la MSA, l’aide au répit destinée aux exploitants en situation d’épuisement professionnel. Financée par la caisse centrale de la MSA grâce à des dotations de l’Etat, l’aide prévoit de financer le remplacement, sur son exploitation, d’un agriculteur pour une semaine. En 2017, ces demandes ont explosé. Près de 4000 exploitants en ont bénéficié.


La Bretagne et l’Auvergne-Rhône-Alpes, régions où les exploitants se suicident le plus

Triste record pour les régions Auvergne-Rhône-Alpes, Bretagne et Bourgogne-Franche-Comté : ce sont les territoires où les exploitants agriculteurs se suicident le plus en France. Une raison est avancée pour expliquer la sensibilité de ces régions : le retard technique. Certains exploitants n’ont pas adopté les récentes avancées technologiques ou logistiques de leur secteur agricole — c’est le cas notamment de la vente directe, de la diversification des activités (chambres d’hôtes, gîtes, tourisme) ou encore mutation de la production vers le bio. Cette situation nuit à la compétitivité des agriculteurs en retard technique, à une époque où les Français changent leurs habitudes alimentaires en favorisant notamment les produits locaux et biologiques.

Méthodologie et sources

Les données sur les suicides sont recueillies en France chaque année par le Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc) de l’Inserm. La plupart de ces données ne sont pas publiques et sont accessibles sur demande par un certain nombre de chercheurs. Ces données ont servi à la réalisation de deux études de 2016 et 2017 de Santé Publique France centrées sur le suicide des agriculteurs, études desquelles sont tirées les données des figures 1, 2, 5 et 6. Les taux des figures 1 et 6 ont été calculés à partir du nombre d’occurrences de suicides sur 5 ans entre 2007 et 2011 par catégorie et de la population générale par catégorie, tous deux présentés dans ces études. Le délai de mise à disposition des certificats de décès par l’Inserm, particulièrement long, explique qu’on ne dispose pas de chiffres plus récents. La population par catégorie est exprimée par l’étude en population-années. La figure 3 a été réalisée à partir des données de la Direction des études, des répertoires et des statistiques de la MSA, le régime de sécurité sociale obligatoire des professions agricoles, pour les agriculteurs et de celles de l’Insee pour l’ensemble des Français. La figure 4 a été réalisée à partir des données de l’Agreste, l’institut de statistiques du ministère de l’Agriculture, pour les agriculteurs et de celles de l’Insee pour l’ensemble des Français. 

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