Consommation, Environnement

Circuits-courts : entre projets solidaires et uberisation

Alors que la distribution en circuit-court connaît un engouement certain en France, de nombreux acteurs s'y sont engouffrés. Qui sont les figures principales de ce marché, et comment fonctionnent-elles ?

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De la terre à l’assiette, ou presque. Tel est le crédo des partisans d’une agriculture de proximité. Parmi eux, les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap), le supermarché solidaire La Louve, dans le 18e arrondissement parisien, ou encore La Ruche qui dit oui !. Tous défendent la distribution en circuit-court. Le principe est simple : supprimer les intermédiaires entre le producteur et le point de vente pour garantir des produits frais en soutenant l’économie locale.

Qu’est-ce qu’un circuit court ?

Certains chercheurs estiment la distance parcourue par nos aliments entre leur production et leur consommation à 2400 kilomètres en moyenne. Un voyage qui n’est bon ni pour l’environnement, ni pour les éleveurs et agriculteurs français, concurrencés par leurs homologues étrangers.

61% des Français prêts à dépenser plus pour des produits locaux

Le constat est aujourd’hui largement partagé par les Français puisqu’un sondage OpinionWay de 2016 montre que 61% d’entre eux sont prêts à payer plus cher pour consommer des produits locaux. Un tiers cherchent à acheter des denrées jugées “de meilleure qualité” et 24% affirment “partager les valeurs” d’une agriculture de proximité.

Des producteurs mieux rémunérés

Un engouement pour le “manger-mieux”  qui se traduit par des dizaines d’initiatives dans tout le pays. Parmi elles, les Amap sont les premières à avoir structuré un mouvement impliquant directement les producteurs et les consommateurs. Créées en 2001, il en existe aujourd’hui plus de 1500 en France.

Anne-Lise, 51 ans, est responsable bénévole de l’Amap des hauts de Belleville dans le 20ème arrondissement de Paris. Elle réunit 90 consommateurs, appelés “amapiens”, et une dizaine de producteurs. Chaque semaine, ces derniers préparent pour chaque amapien un panier de fruits et légumes de saison, accompagné ponctuellement d’autres produits comme des œufs, du fromage ou encore du pain. Le tout pour 16,95€ par panier, intégralement reversé au producteur.

Le plus important, c’est la relation directe que l’on a avec le paysan, affirme Anne-Lise. Il arrive de sa ferme avec des légumes cueillis le matin-même ou la veille, tout le monde a la possibilité d’échanger avec, de lui poser des questions. C’est devenu un ami.” Car participer à une Amap relève bien plus que de la simple transaction commerciale. “L’amapien s’engage à participer à la vie de l’association, et notamment à prendre part, avec l’ensemble du groupe, à l’organisation des temps de distribution. Des visites sur la ferme du paysan sont organisées tout au long de l’année, leur permettant de découvrir le lieu de travail du paysan, ses méthodes, et de partager un moment convivial autour d’ateliers pédagogiquesprécise le site internet des Amap d’Ile-de-France.

Une démarche militante

Le partage et la transmission d’un savoir-faire agricole font intégralement partie de l’expérience, au même titre que le gage qualitatif quant aux produits proposés. “Les amapiens cherchent à manger sain et manger frais, ils en ont marre des légumes passés par Rungis, assure Anne-Lise. Mais ce qui est intéressant, c’est la naissance chez les consommateurs d’une démarche militante au contact des producteurs. Quand vous connaissez un paysan qui vous parle de ses contraintes, de son quotidien ou quand vous vous rendez sur son exploitation, il s’installe un vrai échange qui sensibilise les gens à la difficulté du métier”.

Au 116 rue des poissonniers, dans le 18ème arrondissement parisien, eux aussi pratiquent l’économie solidaire. La Louve a ouvert ses tout nouveaux locaux en novembre 2017. Un supermarché “coopératif et participatif” de 1 450m², inspiré de la Park slope food coop ouverte en 1978 à Brooklyn (New-York). Dans les rayons cohabitent en grande majorité des produits locaux, des produits bio et équitables, mais aussi des produits disponibles en grandes surfaces classiques, toujours à prix cassés (entre — 20% et  — 40% par rapports aux prix moyens, selon les responsables de La Louve).

“On fait partie d’une même communauté”

Pour pouvoir y faire ses courses, il faut devenir “coopérateur” et donc, investir 100 euros  et participer au fonctionnement du lieu. Concrètement, les membres travaillent bénévolement à La Louve trois heures par mois. Au programme : réception des livraisons, nettoyage, ou encore la tenue de la caisse. Une autogestion qui permet de réduire les coûts de fonctionnement du supermarché, et, additionné à des marges plus faibles que les enseignes classiques, d’appliquer des prix bien moins chers.

Pour Marie, collaboratrice de 32 ans, La Louve se veut aussi un espace d’échange et de débats. “Un lieu où l’on discute des enjeux alimentaires de demain, confie-t-elle. Ici, on fait partie d’une même communauté. On partage des valeurs.”

Les deux démarches, bien que différentes, ont au moins deux points communs. Le premier, participer à l’économie locale en mettant en avant des produits issus de l’agriculture de proximité. Le second est d’aller au-delà de la logique commerciale en incluant le consommateur dans un processus collaboratif et solidaire, créant un véritable lien social entre villes et campagnes. Et cette dernière dimension est non-négligeable puisque c’est elle qui fédère les consommateurs autour du même socle de valeurs dont parle Marie. “Plus qu’un troc, il s’agit d’épouser un certain mode de vie, une philosophie” insiste Anne-Lise, la responsable de l’Amap des hauts de Belleville.

La Ruche qui dit oui !, un modèle uberisé 

L’un des acteurs du circuit-court les plus en vue est sans nul doute La Ruche qui dit oui !. La start-up, créée en 2011, revendique déjà 210 000 clients en 2017 avec 800 ruches (nom donné aux points de vente de La Ruche qui dit oui!, ndlr), quand les Amap en comptent, elles, 250 000.

Evolution du nombre de ruches ouvertes en France depuis 2011

De loin, tout ressemble à une Amap 2.0, proposant un service de commande en ligne et affichant une communication léchée. Le terme “ruche” remplace celui d’Amap, et l‘agriculture de proximité est privilégiée, le producteur se trouve en moyenne à 43 kilomètres du point de vente. Il suffit d’effectuer sa commande en ligne, sans aucun engagement, puis d’aller la récupérer le jour de la distribution. Seulement, lorsque l’on y regarde de plus près, il existe quelques différences.

Dans chacune des 800 ruches françaises, le producteur vend directement ses produits aux membres mais paye des frais qui correspondent à 16,7 % de son chiffre d’affaires hors taxes. La moitié sert à rémunérer le responsable de ruche et l’autre moitié est prélevée par la société-mère, Equanum, comme “frais de service”. Equanum emploie une centaine de personnes à son siège parisien et dans ses dix bureaux régionaux pour “développer le site internet et animer le réseau”. Les responsables des différentes Ruches sont des entrepreneurs, et non des bénévoles. Selon la Ruche, ils touchent en moyenne 500 euros par mois pour une dizaine d’heures de travail par semaine. Ils recrutent les producteurs, trouvent les locaux (la plupart du temps des maisons des associations qu’ils occupent gratuitement) et animent les ventes. “Sans salaires à leur verser ni de locaux à payer, la maison-mère peut ouvrir autant de ruches qu’elle le souhaite, sans avoir à remettre de l’argent sur la table. Le concept est tellement  « bankable » que plusieurs entrepreneurs du web, comme Christophe Duhamel, co-fondateur de Marmiton.org, Marc Simoncini, fondateur de Meetic.fr, et Xavier Niel, PDG de Free, ont investi des fonds avant même la création de la société” notait le site Reporterre dans un article de 2016. Un service qui n’est pas sans rappeler celui de Uber.

Capture écran du dossier de presse 2014

Même si La Ruche qui dit Oui rapproche indéniablement producteurs et consommateurs, son aspect commercial l’éloigne de l’esprit originel des Amap, bénévole et associatif, et les vide de leur sens. Un reproche souvent mis en avant par ses détracteurs, comme dans cette publication de l’Amap de Courbevoie en 2014.

Je reproche à la Ruche de s’être présentée comme une Amap en mieux. Mais ce n’est pas du tout comparable. Une Amap, c’est un groupe qui se fédère pour aider un producteur à pré-financer sa production. Chacun est acteur et solidaire”, déclarait un responsable d’Amap Ile-de-France à l’Express en février 2017.

Même s’il prospère ces dernières années, le marché du circuit-court reste très minoritaire face à la grande distribution. D’autant que cette dernière surfe elle aussi sur la vague de l’agriculture de proximité avec l’apparition dans les rayons de nombreux produits étiquetés “régionaux”. Expérience solidaire quasi-immersive ou e-commerce paysan, c’est au consommateur qu’il revient désormais de choisir.

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