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Le 20 heures du Média : ouvrez l’impro

Lancé le 15 janvier, le 20 heures du média citoyen cultive jour après jour son image d’indépendance, tout en essayant de maîtriser les codes classiques du journalisme. 

Nous sommes le 1er février 2018. Le 20H s’est échappé de la télé. Vous regardez le journal du média. Bonsoir à tous”, lance tous les soirs depuis le 15 janvier la nouvelle rédactrice en chef du Media, la journaliste Aude Rossigneux. Une formule accrocheuse qui va de pair avec la ligne éditoriale sérieusement impertinente de la web télé.

Lors de la première retransmission du 20 heures, des problèmes techniques ont entaché le lancement de “la télévision d’opposition” à Emmanuel Macron. Beaucoup de socios (les adhérents propriétaires ou actionnaires du site) n’ont pu accéder au journal télévisé et ont dû se rabattre sur des moyens de diffusion tels que Youtube ou Facebook. Un peu moins de 10.000 personnes ont assisté en direct à la diffusion de la première édition.

Des audiences relativement basses

Pour Marc de Boni, journaliste passé par le scan politique du Figaro et aujourd’hui rédacteur au Media, “les débuts ont été conformes avec les très faibles moyens de la structure. On galère, on apprend, mais on progresse bien.”

Capture d’écran de messages publiés sur le mur des socios

 

Même si les socios ne tarissent pas d’éloge à l’égard de leur média, depuis le lancement du projet, les audiences du JT sur youtube sont en baisse. La vidéo du premier JT daté du 15 janvier compte 114 000 vues, tandis que depuis deux semaines le compteur reste bloqué en moyenne à 50 000 vues par journal.

Capture d’écran de la page Youtube du Média

 

De par sa faible cagnotte de 1,8 millions d’euros pour monter une web télé qui se veut professionnelle, le Média est pour l’instant condamné à une couverture superficielle de l’actualité ainsi qu’à une réutilisation des images de l’AFP. Un manque de reportage qui a notamment été pointé du doigt par certains collègues journalistes.

“La forme la plus ringarde de l’information par l’image”

Au soir du premier journal télévisé, les premières critiques ne se font pas attendre. Sur le site d’arrêt sur images, le journaliste Daniel Schneidermann livre une chronique véhémente contre le recours du média au format du journal télévisé. : “Mais qu’est-ce qui leur prend, aux maquisards de l’info (…) de vouloir absolument dupliquer la forme la plus ringarde, la plus dépassée, de l’information par l’image ? “.

On s’est pris une vraie shitstorm sur la tête de la part de nos collègues”, déclare Marc de Boni. Son départ du Figaro pour la web télé engagée lancée par Sophia Chikirou (l’ex-directrice de communication de Jean-Luc Mélenchon lors de la présidentielle) avait suscité des réactions qui remettaient en cause son objectivité. “Le Figaro est un très grand journal reconnu par tout le monde, mais qui est d’opinion, orienté à droite et financé par un marchand d’armes industriel. C’est subjectif mais ce n’est pas pour ça que c’est de mauvaise qualité, bien au contraire.”

Les couacs des premiers jours laissent désormais place à un intérêt plus marqué pour ce journal télévisé hybride. Le Média est scruté et suscite même des revirements d’opinion, comme pour Daniel Schneidermann, forcé de constater que le site indépendant était un “contre-modèle, à l’état d’esquisse”.

 

Il y a beaucoup de gens qui ont poussé des cris d’orfraies à notre sujet, mais qui en privé ne tenaient pas du tout le même discours. Comme Thierry Ardisson, qui n’avait pas été très tendre pendant son émission avec Gérard Miller, mais qui, à la fin, lui a dit qu’il allait devenir socio”, raconte amusé Marc de Boni.

Hiérarchisation des informations

Comment faire différent tout en recyclant les mêmes ficelles télévisuelles qu’on entend désarmer ? En s’emparant du format du journal télévisé, le Média montre que la nature d’un 20 heures tient avant tout dans la hiérarchisation des informations. Le journal du Média est un journal de lutte et organisé comme tel.

On a essayé de se distinguer sur la partie éditoriale, la mise en forme de l’information, mais le cadre du 20 heures existe pour des raisons concrètes et des logiques antérieures au Média”, déclare l’ancien journaliste du Scan Politique.

L’engagement et le combat irriguent les sujets retenus par la rédaction et il n’est pas surprenant de retrouver les thèmes chers à la France insoumise : la relaxe d’un militant de Nuit debout poursuivi par le Medef ou encore un sujet autour du cannabis et de “l’hypocrisie française”. En plus du choix des angles, le Média accorde une importance particulière au vocabulaire utilisé. On évoquera plutôt le sort des “exilés” plutôt que des “migrants”.

Les limites du modèle

Interrogé par l’Obs, François Jost, professeur émérite en sciences de l’information et de la communication à Paris III, pointe l’absence de reportage : “On prend vraiment conscience que l’information et la production d’un journal télévisé coute très cher. A cet égard, je ne suis pas sûr que publier un JT à 20 heures tous les soirs soit la meilleure idée.”

Si les membres de la rédaction du Média se félicitent de leurs débuts, la plus grosse limite qui fait face au jeune média est son propre modèle d’autofinancement. Pour Marc de Boni, cette situation est celle que connaissent tous les projets naissants. “On avance avec des marges budgétaires très réduite. On improvise, on compose chaque jour.”