Ghouta orientale : quand l’image s’impose

Le Média ne diffusera pas les images de la Ghouta orientale sous les bombes de l'armée de Bachar El-Assad et de ses alliés russes. Une ligne éditoriale incomprise sinon critiquée par plusieurs journalistes : montrer la vérité de certaines situations est un fondement de leur métier.

“Nous avons choisi de ne montrer aucune image. Nous ne sommes pas là pour faire du sensationnalisme, mais de l’information”, a déclaré le 23 février Claude El Khal, correspondant pour Le Media TV, à propos des bombardements qui ont lieu depuis plusieurs jours dans la région de la Ghouta orientale en Syrie. Pourtant il y a des faits, des chiffres. L’AFP affirme que 500 civils dont 121 enfants ont été tués en sept jours dans des raids du régime syrien.

Pour Ludovic Marin, ancien responsable du service photo à l’AFP, la position de ce média est un acte politique : “Nous ne faisons pas le même métier. Il y a une grande part de partialité dans le choix des sujets qu’ils traitent. Beaucoup de commentaires, d’opinion.” A l’inverse, l’agence de presse réaffirme son rôle : rapporter des faits “vérifiés, validés, revérifiés, revalidés”. “Penser que l’AFP, ou toute autre agence de presse, pourrait diffuser de fausses informations, c’est mettre en doute notre professionnalisme et notre expérience. Ce sont des allégations sans fondements”, se défend Ludovic Marin. Malgré la difficulté de recueillir des images en Syrie, l’AFP trouve des sources parfois non professionnelles mais toujours vérifiées et recoupées, pour obtenir “une matière brute la plus objective possible”.

Ne pas diffuser les images de la Ghouta est une ligne éditoriale. Pour Bernard Lebrun, grand reporter pour France Télévisions au service politique pendant 24 ans, ce choix n’est pas “tenable” : “il ne correspond pas à l’éthique journalistique”. “Faire fi de l’intégrité des témoins, de l’AFP, des humanitaires, des médecins, c’est refuser d’écouter ceux qui sont sous les bombes”, affirme‐t‐il. “Il y a une conséquence humanitaire énorme et c’est le devoir absolu de journalistes d’en témoigner. On ne peut en aucune manière sous des prétextes géopolitiques ignorer les souffrances de cette région.”

Dépasser la loi

L’AFP a ses règles, ses “guidelines”. Ne pas diffuser d’images obscènes, trop dures, trop sanglantes, respecter la dignité humaine. Ces grandes lignes correspondent à la loi mise en place en 2000. Elle interdit aux médias de montrer des personnes blessées ou humiliées. Une autre loi de 2007 condamne la diffusion d’images portant atteinte à l’intégrité des individus. Mais chaque reportage, chaque situation, remet en question ces textes. Pour la Ghouta, Bernard Lebrun n’hésite pas une seconde : “Si on est là‐bas pour faire de l’angélisme et pour ne pas montrer la cruauté, on peut douter de l’utilité de son travail. Il faut provoquer et susciter des interrogations. Amoindrir la violence de la réalité, c’est injustifié dans ce cas précis.

Parfois, l’image marque l’histoire. Comme le cliché tristement célèbre « The Napalm Girl », en 1972, “L’enterrement à Gaza”, 1er prix du World Press Photo en 2013, ou plus récemment, le petit Aylan, échoué sur une plage en Turquie le 2 septembre 2015. « On s’est dit que ce n’était pas possible de ne pas diffuser. Elle est iconique, emblématique. C’est un symbole hallucinant », témoigne le responsable de la photo à l’AFP. Pour ces événements, la violence est là, mais la vérité ne s’évite pas. Elle s’explique.

Pas de réel sans contexte

Quand la réalité, aussi crue soit‐elle, s’impose et qu’un média décide d’en diffuser les images, le travail de contexte est alors crucial. « Un témoignage est fiable quand on exerce un travail critique et qu’on l’accompagne de commentaires nécessaires venus du terrain, souligne Bernard Lebrun. L’image doit être légendée journalistiquement, précisément. » C’est cet « à‐côté » qui a fait la puissance de la photo du petit Aylan : les circonstances, le story‐telling de la photographe qui a pris le cliché, Nilüfer Demir. « A chaque fois, il faut énormément travailler le contexte, comprendre le cheminement. » C’est le rôle des médias qui récupèrent le matériel des agences de presse.

Le New York Times fait de la situation actuelle en Syrie sa priorité et lui réserve quasi systématiquement sa une. « Ils ont raison, martèle Bernard Lebrun. On ne peut pas revenir dans le schéma de la Seconde Guerre Mondiale où pendant cinq ans, il n’y a pas eu une seule image des camps de concentration. »