SNCF : «Les ordonnances risquent de mobiliser davantage que la réforme en elle‐même»

Le Premier ministre Edouard Philippe a annoncé ce lundi 26 février le recours aux ordonnances dans le cadre de la réforme de la SNCF. De quoi faire grincer des dents.

Des ordonnances pour réformer la SNCF. En faisant ce choix, confirmé ce lundi matin, Edouard Philippe va‐t‐il crisper les relations avec les syndicats. Eléments de réponse avec Stéphane Sirot, historien spécialiste des grèves et des relations sociales, enseignant à l’université de Cergy‐Pontoise et de Nantes.

A quelle réaction syndicale peut‐on s’attendre après l’annonce du recours aux ordonnances dans la réforme de la SNCF? 

A la SNCF, il semble que les syndicats soient à peu près d’accord. Même la CFDT SNCF, qui n’est pas le syndicat le plus combatif de tous les syndicats, est prête à se joindre à la mobilisation, avec pour argument principal le fait que le gouvernement passe par les ordonnances.  

Quel est le moteur principal de cette grogne syndicale?

Certains syndicats semblent plus gênés par la méthode, abrupte, que par le fond de la réforme. C’est le cas des syndicats de type CFDT, pas les plus combatifs. Les organisations syndicales se sont déjà soulevées contre les ordonnances de réforme du code du Travail. Cela ferait un deuxième épisode de ce type en six mois. C’est compliqué pour le gouvernement de faire accepter ces méthodes de gouvernance.

Le Premier ministre a assuré que l’adoption par ordonnance ne concernerait que les “aspects techniques” de la réforme. Comment les syndicats recevront‐ils cette annonce? 

Ça ne veut pas dire grand chose. Il ne peut y avoir d’un côté des aspects purement techniques et d’autres complètement indépendants de tout ça. C’est difficilement soutenable face aux syndicats. Si l’ouverture à la concurrence comporte des aspects purement techniques, ces derniers seront quand même totalement liés au principe de l’ouverture à la concurrence. Comment faire valoir une disjonction entre le fond et la forme? Cela me paraît être de la rhétorique plutôt que des arguments de fond convaincants.

Les syndicats qui appellent à la mobilisation espèrent un effet masse, puisque les fonctionnaires seront aussi mobilisés au côté de la SNCF. La date n’a certainement pas été choisie au hasard, il s’agira de faire une démonstration plus forte.

Ce qu’on observe ces derniers temps, ces trois dernières années je dirais, c’est la défense de luttes catégorielles. D’un côté, les confédérations généralistes ont du mal à rassembler, à la différence des mobilisations des EPHAD, des gardiens de prison ou des transporteurs routiers. On voit qu’il y a un repli corporatiste qui parvient régulièrement à obtenir un certain nombre de résultats. Avec la SNCF, on est dans une situation qui répond à cette tendance actuelle qui consiste à fonder des “forteresses professionnelles” plus facilement défendables que des forteresses générales, qui échouent pratiquement à chaque fois.

Que risque le gouvernement à réformer une deuxième fois par ordonnances en six mois? 

Le pouvoir en place va devoir trouver la solution pour ne pas se trouver face à un front syndical uni et une mobilisation massive. L’enjeu pour les syndicats va être d’observer l’habileté du gouvernement dans sa capacité à faire valoir que d’un côté la réforme prépare la libéralisation du rail, transforme la nature de l’entreprise SNCF (en société anonyme) tout en prétendant préserver le statut des cheminots en activité. On voit bien la stratégie d’un éventuel déminage de la situation. Est‐ce que les cheminots seront convaincus par cette stratégie ?

Mais surtout, l’exécutif va se retrouver face à un dilemme: entrer dans un rapport de force avec les cheminots et la SNCF, ou bien avec l’Union européenne. Parce que la précipitation dans la réforme est bien en lien avec une injonction européenne. On peut penser que le gouvernement assumera plutôt un rapport de force avec les cheminots plutôt qu’avec l’Europe.

Quel est l’objectif des syndicats au cours de la journée de mobilisation prévue le 22 mars? 

Les syndicats comme le gouvernement vont être en mesure de prendre la température du mécontentement ambiant. Mais face à l’accumulation de ces mouvements catégoriels, la situation peut échapper au pouvoir politique. Cela avait failli être le cas lors de la mobilisation des gardiens de prison. Les luttes plus catégorielles peuvent être beaucoup plus dommageables à un gouvernement que des luttes généralistes. D’autant qu’elles interviennent dans des secteurs qui ont la sympathie de l’opinion publique.