Caroline de Haas quitte Twitter : «Les réseaux ont peut‐être ouvert le couvercle»

Lundi, la militante féministe Caroline de Haas a annoncé qu’elle se retirait des réseaux sociaux après avoir été la cible d’une campagne de dénigrement sur Twitter. Nous avons interviewé Jean-Marie Charon, sociologue, spécialiste des médias et de l’information, chercheur associé à l’EHESS, pour comprendre comment les réseaux imprègnent le débat public.

Caroline de Haas pense pouvoir mieux continuer son combat en dehors des réseaux sociaux. Est‐ce une bonne stratégie ?

Ca me paraît compliqué aujourd’hui pour des personnalités publiques d’abandonner les réseaux, dans la mesure où ils sont devenus le principal point d’accès à l’information pour toute une partie du public en France. Aux Etats‐Unis, des études montrent que 50% de la population vont d’abord sur les réseaux pour chercher de l’information. En France, il n’existe pas d’enquête significative mais la tendance est la même.

Lorsqu’on a besoin de s’informer, on va d’abord sur un réseau ou un moteur de recherche. Des personnalités politiques qui font le choix de quitter les réseaux sociaux doivent être conscientes qu’elles se privent d’un accès direct au public le plus jeune.

La militante féministe estimait avoir été la cible de groupuscules extrémistes très présents sur Twitter. Quel est le poids de ces groupes sur les réseaux ?

Les réseaux sociaux ont permis à une série de groupes qui n’accédaient pas aux médias, parce qu’ils étaient extrémistes ou parce que leur représentativité sociale et culturelle n’était pas importante, d’entrer dans le débat public. Ainsi, très tôt, les groupes d’extrême droite se sont investis dans l’utilisation des réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux mettent tout au même niveau. Pour une partie du public, qui n’a pas une bonne compréhension du fonctionnement des médias ou du débat politique, les réseaux donnent autant de poids à ces groupes qu’aux médias traditionnels.

Les réseaux sont‐ils devenus le royaume des trolls ou reste‐t‐il de la place pour un débat sain et non‐violent?

Cela dépend du type d’environnement que chacun construit sur les réseaux sociaux. Selon les personnes que l’on suit, on va se retrouver dans des bulles plus ou moins apaisées ou virulentes.

C’est vrai que le débat peut être extrêmement fort et certaines personnes peuvent être très mal traitées. Mais je ne sais pas si c’est plus violent que ce qu’était le débat public à d’autres périodes.

Quand on regarde l’histoire de la presse, on peut voir que, dans l’entre-deux-guerres par exemple, des débats extrêmement violents avaient lieu entre les différents journaux et les politiques. Un ministre du Front Populaire, Roger Salengro, attaqué violemment par la presse qui l’accusait d’avoir déserté pendant la Première Guerre mondiale, s’est suicidé en 1936.

Les échanges peuvent paraître violents parce qu’ils ne se cantonnent plus à des débats entre politiques ou journalistes, ils peuvent aussi toucher le simple citoyen. S’il s’exprime d’une manière qui ne plaît pas à d’autres, un citoyen lambda peut se retrouver pris dans des spirales parfois virulentes, ce qui n’était pas le cas auparavant.

Est‐ce qu’on a atteint un ras‐le‐bol des réseaux sociaux ?

Ce qui est probable, c’est que l’on voit les comportements évoluer d’un réseau à l’autre. Les plus jeunes s’intéressent par exemple beaucoup moins à Facebook et Twitter n’est pas non plus très populaire. Mais pour être capable de dire qu’on a affaire à un rejet des réseaux, il faudrait faire des enquêtes très lourdes sur de gros échantillons.

Il existe évidemment des personnes désenchantées qui se rendent compte que le débat sur les réseaux sociaux est moins « bon enfant » que ce qu’ils imaginaient. En fait, les réseaux sociaux se sont substitués aux modes de relation traditionnels comme la famille, les syndicats ou les partis politiques, qui se sont affaiblis dans nos sociétés. Il n’est donc pas si facile que ça de se passer des nouvelles formes de relation créées par les réseaux sociaux.

Est‐ce que ce qu’il se passe sur les réseaux est le miroir d’une exacerbation des opinions dans le débat public ?

Je ne pense pas que les réseaux soient complètement étrangers à la société et à ce qu’il s’y passe. Il est possible que le type de relations créé par les réseaux ait tendance à radicaliser les oppositions. Mais les clivages sont déjà présents dans nos sociétés. Les médias de masse avaient tendance à jouer un rôle de couvercle sur une marmite qui voulait exploser. Et les réseaux ont peut‐être simplement ouvert le couvercle.

Propos recueillis par Célia Mebroukine