Jorge, SDF : quand on n’a que l’humour

A Paris, des centaines de SDF sont dépourvus d'abri alors que ce mardi 27 février est la journée la plus glaciale de l'année. Jorge est l'un d'entre eux.

Moins dix degrés, Ledru Rollin. Sur son tabouret pliant, Jorge ne cesse de sourire en regardant passer des passants qui ne le voient jamais. Il fait partie des meubles. Son royaume – un carton, un sac en tartan, une écharpe tricotée par sa mère– tient à peu de choses. A quarante‐quatre ans – dont dix de rue, il a élu domicile sur un bout de trottoir niché entre un magasin de décoration et une flaque d’urine congelée.

« Il fait pas chaud », dit Jorge en nous gratifiant d’un sourire aux dents d’or quand on lui demande s’il passera la nuit la plus froide de l’année dans la rue. « Tu m’emmènes au restau si je réponds à tes questions ? ». La cantine favorite de ce natif de Roumanie, c’est le Mac Do de la rue traversière. Jurant au milieu d’un petit peuple d’étudiants, de touristes et de cols blancs, l’homme de la rue s’amuse à changer vingt fois de commande, mettant à rude épreuve la patience des jeunes gens en casquette, de l’autre côté du comptoir. « J’ai pas l’habitude », glisse‐t‐il en un clin d’œil, bien content de pouvoir faire le « monsieur », pour une fois.

Attablé devant un big mac fumant, Jorge se livre à ses deux passions : les nuggets à la sauce barbecue et l’observation des gens qui l’entourent. « Tu vois ? Eux, ils ne se parlent plus. Ils vont se quitter, c’est sûr », dit‐il en pointant du doigt un couple de mornes adolescents avachis, frite au bec et portable à la main. « Toi, t’es pas mariée. Tu devrais, tu vas bientôt être trop vieille », observe‐t‐il en ponctuant chacune de ses phrases d’un rire irrésistible.

Dans un français hésitant – l’ancien ouvrier en bâtiment n’est pas allé à l’école assez longtemps pour apprendre à lire ou à écrire, Jorge raconte avec dérision sa vie — entre misère à l’est et mendicité à l’ouest. Au pays, sont restés son ex‐femme et leurs deux enfants – Alexandro et Manuela, respectivement sept et huit ans. Un toit sur la tête et deux uniformes d’écoliers grâce aux cent euros par mois que leur envoie Jorge – deux‐cent les mois d’hiver, qui réveillent la charité des passants. « Le froid, c’est les affaires ! » rigole Jorge, l’œil pétillant. Il a vu ses enfants pour la dernière fois il y a deux ans, et n’entend que rarement le son de leur voix. « Mon téléphone est tout pourri », râle‐t‐il en exhumant de la poche de son pantalon un portable de douze ans d’âge. « De toutes manières, c’est dix euros les cinq minutes de conversation. Un big mac ou parler aux enfants ! »

Le Timisoarien a vu d’autres vagues de froid. « Le printemps arrive toujours. En attendant, j’aimerais bien avoir des gants », dit‐il en se frottant les mains pour les réchauffer. Il déteste les centres d’hébergement – son dernier séjour lui a coûté son portefeuille, lâchement volé dans son sommeil. « De toutes manières, y’avait rien dedans – à part une photo de ma femme, mais elle est moche », ricane Jorge. Au plus froid de la nuit dernière, alors que le mercure ne cessait sa chute vers les négatives, il a tenté d’appeler le 115. « Ils m’ont dit ‘OK, on arrive’, et je les attend toujours ! ». Quand il essaie dans la matinée, une voix suave lui répond en cinq langues que toutes les lignes sont saturées, et l’invite à renouveler son appel. Il dort parfois sur des bouches d’aération, et râle quand les maraudes l’arrachent à son sommeil fragile. « Se faire réveiller pour des sandwichs froids et pas bon, c’est une catastrophe ».

Jorge n’a pas mangé un repas chaud depuis deux jours, mais trouve tout de même le moyen de nous forcer à finir ses frites – et tempête quand on se prend à refuser. Gentleman, il fait des politesses pour qu’on s’assoie sur la banquette, insiste pour que l’on prenne son dessert et prend soin de tout débarrasser une fois les agapes achevées.

Avant de s’enfoncer dans le froid et l’indifférence de la rue, Jorge glisse les deux jouets de notre Happy Meal dans une poche de sa fausse doudoune Dolce Gabanna – il les donnera à ses enfants, un jour, quand il les reverra. « Deux cadeaux gratuits, c’est toujours ça de pris ».