[TEMOIGNAGES] : «Igloo» et «gouffre financier» : ces Français qui ont froid chez eux

Logements mal isolés, factures trop élevées, températures glaciales... En France, des millions de personnes souffrent de précarité énergétique. En pleine vague de froid, ils sont nombreux à miser sur la débrouille pour rester au chaud

« Cet appartement est une passoire ». François Lamaison, qui vit dans un deux‐pièces de 23 m² au nord de Paris, grelotte l’hiver. 16 degrés tout au plus aujourd’hui. Dans cet immeuble d’avant-guerre mal entretenu, le vent glacial s’infiltre sous les portes, par les fenêtres. Les murs sont humides, et le seul chauffage électrique d’appoint, qu’il a installé lui même, ne suffit pas à réchauffer son intérieur.

Le seul chauffage d’appoint de François pour passer l’hiver

Les mois d’hiver, ses factures d’électricité peuvent grimper jusqu’à 125 euros. Alors pour contrer le froid, François, éboueur de 28 ans, est « devenu un pro du système D ». Polystyrène au plafond et autour des fenêtres, rideaux installés devant chaque porte pour retenir la chaleur, deux couettes et deux couvertures pour passer la nuit. L’hiver, il condamne la deuxième pièce, la chambre de sa petite fille de trois ans, qui ne dispose même pas d’un radiateur.

Comme lui, en France, ils sont près de 1 million de locataires victimes de la précarité énergétique, selon une étude de l’association Qualitel qui se bat pour la qualité du logement. Un fléau qui touche en priorité les ménages les plus pauvres : 57% des français aux revenus modestes – moins de 1250 euros par mois – déclarent avoir « parfois ou souvent » froid chez eux.

Cela fait six ans que François habite « cet igloo ». « Déménager, était impossible jusqu’ici » explique cet ancien chômeur qui vient de retrouver du travail. Alors, il préfère avoir froid en « attendant que sa demande de logement social soit acceptée ».

Gouffre financier

A 700 kilomètres de là, Marguerite Picard, retraitée, est, elle aussi, victime de précarité énergétique. Souffrant de rhumatisme, elle décide de déménager en juin dernier dans un village à côté de Toulouse, “à la recherche d’un peu de tranquillité”. Mais ce n’est qu’avec l’arrivée de l’hiver qu’elle se rend compte de la vétusté de son nouveau logement.

Murs faits de briques recouvertes d’une fine couche de plâtre, huisseries laissant filtrer des arrivées d’air etc. En novembre, elle met en route les deux radiateurs électriques dont dispose son F2. “La majorité de la chaleur diffusée partait dans les murs extérieurs gêlés et par les fuites d’air”, explique‐t‐elle. En voyant tourner le compteur électrique, elle décide de tout arrêter. « J’ai de suite compris le gouffre financier qui me pendait au nez ».

Aujourd’hui, il fait 10 degrés dans l’appartement de Marguerite

Aujourd’hui, dans son appartement, il fait 10 degrés. Elle a acheté un radiateur à bain d’huile qu’elle utilise peu, en moyenne une heure par soir, la porte toujours fermée. Elle dort dans son salon, plutôt que dans sa chambre orientée au Nord. « Avant de me coucher, je mets des bouteilles d’eau chaude dans mes draps »

“Le propriétaire n’en a rien à faire”

Agnès Liégeois, elle, préfère « les jogging en pilou pilou » et les serviettes coincées sous les portes. Dans son studio du 18ème arrondissement de Paris, elle dort sous les toits. Au plafond, la peinture s’effrite à cause de l’humidité. Aujourd’hui, elle a poussé son chauffage au maximum, mais son thermomètre n’indique que 17 degrés. « Le propriétaire possède tout l’immeuble mais n’en a rien à faire, enrage‐t‐elle. Il passe parfois, et ne fait pas grand chose, ou alors du cache‐misère ».

Agnès installe des serviettes sous la porte d’entrée dans son studio pour se prémunir du vent glacial s’engouffrant dans le couloir de l’immeuble

Même constat pour François, l’éboueur, qui a dépensé plus de 1000 euros pour « isoler » son logement. Après cinq années de plaintes, courriers et autres recommandés, « les propriétaires ont quand même décidé de changer les fenêtres. Pas de première qualité », précise‐t‐il.

En France, les propriétaires occupants sont beaucoup moins exposés au froid, selon l’étude Qualitel. Ils sont quatre fois moins nombreux que les locataires à déclarer avoir « souvent froid » dans leur logement.

En novembre dernier, le gouvernement a annoncé un plan de 14 milliards d’euros sur le quinquennat pour financer la rénovation de 500 000 logements par an. « L’effort portera en priorité sur 150 000 “passoires thermiques” occupées par des ménages en situation de précarité énergétique » indique le site du gouvernement.

« J’attends de voir », s’exclame François, sceptique, qui se ressert un thé bouillant, en attendant le retour des beaux jours.