Le Média, journalisme ou militantisme ?

La chaîne en ligne proche de La France insoumise est vivement critiquée pour son choix de ne pas diffuser les photos et vidéos de la guerre à Ghouta, en Syrie.

Un peu plus d’un mois après sa création, le pure‐player présente toujours les atours d’une chaîne d’information : le nom d’abord, « Le Média », les codes visuels d’un journal télévisé et le slogan par lequel les présentateurs lancent l’émission à 20 heures, « Le JT s’est échappé de la télé ». Il promet également une information « mise en perspective », « avec une prise de recul » et « de beaux reportages loin de Paris et du journalisme hors sol ».

Mais depuis que l’organe fondé par des proches de Jean‐Luc Mélenchon a choisi de ne pas diffuser les images de la guerre en Syrie, selon lui « non vérifiées », le voilà qui suscite l’indignation de plusieurs journalistes. Sur son site, Le Média annonce pourtant la couleur : ses journalistes sont « engagés dans différentes luttes » et « ont à cœur de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas souvent ».

Un parti‐pris fort et assumé, donc. Mais dans ces conditions, s’agit-il encore de journalisme ? Pour y voir plus clair, on a comparé le fonctionnement du Média aux principes fondamentaux contenus dans la Charte d’éthique professionnelle des journalistes.

  • Information de qualité et complète

Aux premières lignes de la charte de référence des journalistes, est proclamé « le droit du public à une information de qualité » et « complète ». Une condition questionnée par plusieurs journalistes à la suite du traitement de la guerre en Syrie. Le 23 février, le correspondant au Moyen‐Orient, Claude El Khal, a défendu le choix de ne montrer aucune image de la Ghouta orientale, une région en proie à des bombardements massifs du régime d’Assad, pour ne « pas participer au conflit ».

« Présenter ces informations non vérifiées équivaut à travestir la vérité, c’est pour cette raison que nous avons choisi de ne vous montrer aucune des images qui circulent en boucle dans les médias », a précisé Claude El Khal, soutenu par Sophia Chikirou, ancienne directrice de la communication de Jean‐Luc Mélenchon. Après le départ médiatisé d’Aude Rossigneux, l’ex-député EELV de Gironde, Noël Mamère, en désaccord avec le traitement de la Syrie, a également quitté Le Média.

LIRE AUSSI > Ghouta orientale : quand l’image s’impose

Un positionnement qui a fait réagir de nombreux journalistes, dont l’AFP. Dans un long texte, Christian Chaise, directeur régional de l’agence de presse pour le Moyen‐Orient et l’Afrique du Nord, détaille comment sont vérifiées les photos, qui relèvent “de l’information, pas du sensationnalisme”. “Ne pas diffuser ces images reviendrait à faillir à notre mission (et notre devoir) d’informer”, écrit le responsable de l’AFP.

  • Impartialité

« Un journaliste digne de ce nom tient (…) l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique », rappelle la Charte d’éthique professionnelle des journalistes. L’impartialité désigne l’absence de parti pris du journaliste, qui s’efforce de rendre compte des différents points de vue sur un sujet pour délivrer une information neutre et éclairante.

La partialité assumée du Média se retrouve dans le traitement de l’information, qui se rapproche d’un discours militant. Le « Journal » quotidien s’appuie majoritairement sur des chroniques engagées en plateau. Dans l’édition du 26 février, l’ancien journaliste de RFI, Léonard Vincent, présente l’état de l’opinion publique sur le statut des cheminots. « Les sondages méritent d’être décryptés surtout lorsqu’ils sont instrumentalisés pour servir une communication gouvernementale par des éditorialistes empressés », annonce‐t‐il, avant de poursuivre sur le « réveil de la gauche » qui « n’est pas pour nous déplaire ». Dans l’édition suivante, le présentateur appelle les “socios” (abonnés) du Média à soutenir la grève syndicale avec le hashtag #Aveclescheminots.

Un positionnement affiché, de manière transparente, sur son site, puisque le Média se définit comme étant en « opposition aux politiques d’austérité qui saccagent les services publics, au démantèlement des protections sociales qui précarise la vie des gens ou encore à l’irresponsabilité en matière écologique ».

https://twitter.com/LeMediaTV/status/968563141637541888

  • Pluralisme et indépendance

« Le journalisme (…) ne peut se confondre avec la communication », est‐il encore écrit dans la Charte des journalistes. « Un journaliste refuse et combat, comme contraire à son éthique professionnelle, toute confusion entre journalisme et communication. »

Le Média est‐il un organe de communication pour La France insoumise ? Officiellement non, La France insoumise ne jouant aucun rôle de contrôle. Noël Mamère, qui vient de quitter Le Média, assure d’ailleurs qu’il a pu y “exercer (s)on métier de manière totalement libre”. Mais dirigé par Sophia Chikirou, l’ancienne directrice de la communication de Jean‐Luc Mélenchon, Le Média utilise fréquemment la rhétorique proche de celle des Insoumis (« l’empire américain », « la finance »…), tout en critiquant de manière assumée les autres formations politiques.

Dans le journal du 27 février, le présentateur annonce ainsi un sujet sur les alliances des droites en « prenant un peu de recul au lieu de rester le nez dans les petites combines de la droite française ». Et la plupart du temps, c’est sur le gouvernement que Le Média tape le plus fort. La veille, son journal évoque « les premiers pas d’Emmanuel Macron sous les sifflets » au Salon de l’Agriculture, le « rétropédalage » de Nicolas Hulot sur le glyphosate ou encore le fait qu’« une fois de plus, le gouvernement dégaine les ordonnances ». « Ca n’ira certainement pas dans le bon sens », conclut le journaliste Serge Faubert, à propos de la réforme de la SNCF.

Mais, encore une fois, ces  positions sont assumées. Dès le début de l’aventure, Sophia Chikirou avait prévenu, estimant que Le Média était “appuyé, soutenu et encouragé par tout le champ politique des progressistes, de Philippe Poutou à Arnaud Montebourg. Ils vont avoir une expression et une présence dans ce média”.

  • Défense de la liberté d’opinion

Si un journaliste doit en principe défendre « la liberté d’expression, d’opinion, de l’information, du commentaire et de la critique », Le Média a parfois tendance à prendre ouvertement la défense de Jean‐Luc Mélenchon. Ce mardi, Sophia Chikirou a ainsi dénoncé publiquement des supposées « combines » dirigées contre le patron de La France insoumise.

La dent dure à l’égard des journalistes mainstream constitue enfin l’un des axes de la ligne éditoriale de la chaîne. « Imaginez la délectation de tous les médias de TF1 à BFMTV, du Parisien au JDD, d’Europe 1 à Radio France ! » écrivent par exemple les trois cofondateurs du Média dans un mail adressé à leurs abonnés après l’éviction de leur présentatrice Aude Rossigneux. Cette virulence contre les « médias dominants » se rapproche là encore du discours porté par Jean‐Luc Mélenchon.