Réchauffement climatique : “L’effondrement a déjà commencé”

Clément Montfort est un réalisateur engagé. Il y a un an environ, il a découvert la collapsologie - un mouvement de pensée transdisciplinaire qui s'intéresse à l'effondrement écologique et économique - et a décidé d'en faire une série documentaire, disponible gratuitement sur You Tube.

Clément Montfort n’est pas collapsologue lui‐même. Mais il est devenu l’un des porte‐voix de la discipline. Il a accepté de nous parler de ce mouvement de pensée interdisciplinaire dont il se sent proche. Entre explosion du système financier, épuisement du pétrole et de l’eau douce et pénurie dans les supermarchés, la collapsologie tente de résumer ce qui nous attend en cas d’effondrement.

Pouvez‐vous nous expliquer ce qu’est exactement la collapsologie ?

C’est un mouvement de pensée qui a été créé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, respectivement ingénieur agronome et consultant en écologie, auteurs du livre “Comment tout peut s’effondrer”. Ce n’est pas du tout de la prédiction au sens religieux du terme : ils se fondent sur des constats scientifiques, sur des données précises. Bien sûr, on parle déjà de l’effondrement des écosystèmes dans les sols, dans les océans, chez les animaux, etc. Mais la collapsologie, elle, fait la synthèse de toutes les données sur la question et parle d’un effondrement général de notre civilisation. Elle s’intéresse aussi — et c’est sa vraie spécificité — à l’aspect émotionnel, à la question de savoir comment on vit avec ces informations catastrophistes.

Beaucoup de personnes disent qu’on a déjà souvent annoncé des catastrophes, mais qu’elles ne se produisent jamais. Sauf qu’aujourd’hui, 75% des variétés de semences ont disparu, les sols ont perdu la moitié de leur matière organique en 100 ans, 40% des espèces d’oiseaux sont éteintes…La catastrophe a déjà commencé.

Les collapsologues sont‐ils des pessimistes?

Non, ils sont lucides. La collapsologie est basée sur des faits. Et puis, optimisme ou pessimisme, c’est subjectif ! Quand un médecin annonce un cancer à son malade, c’est un fait. Le malade peut ensuite être optimiste ou pessimiste, mais ça ne change pas le constat de départ.

Pourquoi n’en parle‐t‐on pas plus dans ce cas ?

Les médias ne parlent pas de ces choses‐là parce qu’ils ne veulent pas faire peur au public. Ils ont le sentiment de l’évoquer à travers la COP21 par exemple, mais en fait ils n’en parlent pas vraiment. Je pense que c’est une grave faute professionnelle. Il y a aussi une autre tendance qui consiste à ne parler que du positif. Si les médecins se comportaient comme ça vis‐à‐vis de leurs patients, ils ne seraient pas au courant de leur maladie. Quand on sait ce qu’on combat, on est plus efficace. La peur peut aussi devenir un moteur incroyable pour appréhender une catastrophe.

Le drame, c’est aussi qu’on aurait les moyens, avec les technologies qu’on a aujourd’hui, de tout dire à tout le monde et de provoquer un électrochoc. On pourrait braquer immédiatement le cours de nos sociétés à 90 degrés. Il y a surtout un blocage intellectuel et économique en fin de compte.

N’y a t‐il pas aussi une sorte de déni psychologique face à cette situation ?

Si bien sûr. Nous n’avons rien connu d’autre que la civilisation thermo‐industrielle (i.e. qui dépend des énergies fossiles). Nous sommes en quelque sorte dans une boîte, et en sortir paraît inconcevable. Mais ça risque de se produire plus vite qu’on ne le pense, à cause du manque de ressources. Ça remet beaucoup de choses en question.

Dans la pratique quotidienne, les collapsologues apprennent‐ils à se débrouiller comme peuvent le faire les survivalistes ?

Les survivalistes sont beaucoup critiqués, notamment parce qu’ils s’arment. Mais ils sont aussi très au fait de la question de l’effondrement. Je ne suis pas personnellement pour les armes, mais je peux comprendre qu’on en fasse le choix lorsqu’on est au courant et qu’on voit qu’autour de soi, ce n’est pas le cas. Si on se prépare tous à l’idée, à des choses très concrètes comme des pénuries dans les supermarchés, ce sera moins compliqué quand ça se produira. Si personne ne se prépare, ça sera l’anarchie.

Concrètement, comment cela se traduit ?

On peut faire des réserves de nourriture chez soi pour au moins deux semaines. C’est une sorte de bon sens paysan que nous avons perdu. Dans les plus grandes villes du monde, l’autonomie alimentaire est de seulement trois jours si l’approvisionnement s’arrête. Les sociétés dans lesquelles nous vivons aujourd’hui sont extrêmement performantes au temps présent, mais pas sur le long terme.

Le plus important selon moi, c’est plutôt de se préparer psychologiquement. Je me suis beaucoup intéressé par exemple à la communication non‐violente, qui permet de désamorcer les situations de colère. Je pense que ce sont des compétences sociales dont on va avoir besoin. Pour moi‐même, je pense au fait que je n’aurais peut‐être plus ma douche chaude du matin tous les jours, que je devrais peut‐être collecter l’eau de pluie parce que l’eau courante sera devenue rare. En fait je me pose cette question:  « A quoi me suis‐je habitué depuis 30 ans, et qu’est-ce qui risque de disparaître ? »

Vous réalisez une série documentaire -“Next” — sur la collapsologie. Six épisodes ont déjà été publiés sur You Tube. Qu’est-ce qui vous a décidé ?

Ça faisait sept ans que je faisais des films sur l’écologie et je donc tombé assez naturellement sur le travail de Pablo et Raphaël. Je m’en sens proche notamment parce qu’ils parlent de l’aspect émotionnel et que je commençais moi‐même à être triste à force de travailler sur ces questions‐là.

Et je crois que les gens ont besoin d’un discours de lucidité et de réalisme face à la situation. Ma série fonctionne, même si financièrement j’ai besoin de l’aide des spectateurs. Certains m’expliquent que ça leur fait du bien, qu’ils se sentent moins seuls, qu’avant cela ils avaient l’impression d’être pris pour des fous par leur entourage. Maintenant, ils peuvent leur montrer la série. Mon objectif, c’est aussi de faire du lien entre tous ceux qui partagent cette pensée mais se sentent seuls avec ça – c’était mon cas aussi.

Combien d’épisodes allez‐vous encore réaliser ?

Il y en aura encore au moins une quinzaine. Ensuite, je m’arrêterai quand j’aurai traité un maximum de choses. Mais comme c’est un sujet extrêmement chaud, il y aura probablement de l’actualité dans les mois et les années qui viennent.