Le prince héritier d’Arabie saoudite continue sa révolution de palais

Moderniser, mais par la force. A 31 ans, le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, est à l’origine du profond remaniement de la hiérarchie militaire opéré ce lundi. Une nouvelle purge pour "nettoyer son palais" et préparer son futur règne.

Une révolution de palais. Dans la nuit du lundi 26 février 2018, sans aucune explication, le média du royaume saoudien a annoncé le limogeage du chef d’état-major et la nomination de jeunes dirigeants, dont une femme, à des postes à responsabilité dans l’armée. Une décision du fils du roi, Mohammed ben Salmane, « qui s’apparente à une purge militaire, dans la continuité des autres purges qu’il met en place depuis qu’il est devenu prince héritier en juin 2017», explique Clarence Rodriguez, correspondante à Ryad de 2005 à 2017.

Un nouvel épisode qui illustre l’ambition de ce jeune chef autoritaire : bousculer le palais vieillissant, faire place à la nouvelle génération et renforcer son emprise sur son futur royaume, tout en continuant à réformer son pays. « Aujourd’hui, il détient tous les pouvoirs et prépare son règne. Il est en train de tout nettoyer, avec la bénédiction de son père », commente Clarence Rodriguez.

Celui qui ne devait pas être roi

Pourtant, celui qui prendra la tête du royaume à la mort de son père, Salman Ben Abdelaziz Al‐Saoud, 81 ans, n’aurait pas dû être roi.

En décrétant en juin 2017, que son fils, l’ambitieux Mohammed, lui succéderait, le roi Salmane a pris une décision révolutionnaire. Il a mis fin à la règle de succession dite adelphique alors en vigueur dans le royaume. Jusque‐là, le pouvoir se transmettait entre frères avant le passage à la génération suivante.

Mohammed ben Salmane, simple titulaire d’une licence de droit de l’Université de Ryad et qui ne maîtrise pas l’anglais, n’a pas attendu ce décret pour asseoir son emprise sur le pouvoir. Dès 2015, après l’intronisation de son père, à l’âge de 29 ans, il devient le plus jeune ministre de la Défense de la planète.

« Le conflit au Yémen est un bourbier, un Vietnam saoudien »

C’est lui qui lance en mars 2015 l’opération militaire au Yémen. A la tête d’une coalition arabe armée, l’Arabie saoudite obtient le feu vert de l’ONU pour rétablir le gouvernement légitime du Yémen, alors menacé par l’avancée des rebelles Houthis, soutenus par l’Iran, pays ennemi du royaume saoudien. « Quand il a été parachuté par son père ministre de la Défense à 29 ans, il avait besoin de légitimité », explique la journaliste. Mais la coalition n’arrive pas à s’imposer face aux rebelles, et l’enlisement du conflit ternit sévèrement l’image du prince. « Le conflit au Yémen est un bourbier. On parle de Vietnam saoudien », précise‐t‐elle. Celui que l’on surnomme MBS est aussi à l’origine de la crise avec le Qatar. « A l’international, il multiplie les maladresses qui peuvent entacher son futur règne ».

Le prince hériter se tourne alors vers l’intérieur. En septembre 2017, il fait arrêter des penseurs, des progressistes, des intellectuels, des religieux « qui dérangeaient sa progression vers le pouvoir », ajoute Mme Rodriguez. « Il est en train de révolutionner le palais. Il procède de façon drastique. »

En novembre 2017, il prend la tête d’une commission anti‐corruption, nouvellement créée. Il arrête dans la foulée des dizaines d’hommes d’affaires, dont des princes de la famille royale et des ex‐ministres. Une opération spectaculaire qui le rend populaire au sein de la population saoudienne. « MBS profite de la crise pétrolière qui traverse le pays. Depuis 2015, la population n’est plus sous perfusion de l’Etat. Son opération anti‐corruption est une façon de donner des garanties au peuple », explique la journaliste Clarence Rodriguez.

La dernière purge militaire est donc une nouvelle étape dans le plan du jeune prince : éloigner la vieille garde du Palais, s’entourer de nouveaux conseillers fidèles, et séduire la jeunesse d’un royaume, où 70% de la population a moins de trente ans. « Le prince héritier s’entoure de ces nombreux jeunes saoudiens formés à l’étranger et se débarrasse des vieux caciques », détaille l’ancienne correspondante.

Chambouler les mentalités par la force

L’état désastreux de l’économie saoudienne, affectée par la chute du pétrole, pousse l’héritier à libéraliser l’économie. En avril 2016, il lance son projet « Vision 2030 » qui vise à diversifier les sources de revenus du pays. Il privatise une partie de l’Aramco, la première compagnie pétrolière du pays. Et multiplie les initiatives pour favoriser les jeunes et les femmes. En septembre 2017, il accorde aux femmes le droit de conduire et d’assister à des rencontres sportives. Il autorise les concerts et l’ouverture de salles de cinéma. Pour Marc‐Etienne Lavergne, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Arabie Saoudite, « le prince héritier ne procède pas à des changements radicaux, seulement à des mesures cosmétiques, qui font illusion. C’est quelqu’un qui a envie de tout changer pour ne rien changer ».

C’est un homme pressé : il veut bousculer les mentalités par la manière forte. « Nous ne sommes pas face à un printemps arabe. La révolution saoudienne en marche s’effectue par le haut », explique Clarence Rodriguez. Il prend des décisions tranchées et ne demande pas son avis à la population.

Ses prédécesseurs tenaient compte du consensus. On parlait alors d’un pouvoir à l’horizontale : le roi consultait les tribus, les chefs religieux et la population. « Sous cette apparente modernité, on est dans la verticalité du pouvoir. MBS prend toutes les décisions », ajoute la spécialiste.« C’est un autocrate ».