Élus qui dorment dans la rue : quand le froid justifie la com’

Cinquante élus avaient annoncé dormir dans la rue en soutien aux SDF. Ils ne furent que huit à donner suite à cette initiative controversée.

Il y avait plus de caméras que de cocardes, le mercredi 28 février au soir en gare d’Austerlitz. L’alerte avait été donnée sur les réseaux sociaux. Mama Sy, adjointe au maire d’Etampes (Essonne), avait annoncé trois jours en amont que cinquante élus viendraient dormir dehors, en soutien aux sans abris.

Brushing impeccable, maquillage soigné et phrasé empathique, elle assure à la centaine de caméras, micros et carnets présents “n’être pas là pour faire sa communication”. On apprend en une heure trente d’interview qu’elle fait régulièrement des maraudes, que 20 personnes sont mortes du froid depuis le début de l’année, qu’elle est éducatrice spécialisée en Seine Saint-Denis et connaît bien “les quartiers”, et que cette opération est apolitique. “Oui, il va faire froid cette nuit, mais nos vies ne sont pas plus importantes que celles des SDF”, martèle à l’envi la jeune édile, avant de faire applaudir les élus venus braver le froid en sa compagnie.

La démarche a l’air sincère, mais ce show à l’américaine agace les responsables associatifs engagés au quotidien pour les sans-abris. “Je suis mitigé”, confie Laurent Eyzat, fondateur de l’association Action Froid. Depuis six ans, il lutte pour les SDF au quotidien. “Ça part sans doute d’une bonne intention. Attirer la lumière sur la cause, c’est bien. Mais pourquoi ne pas avoir pris de quoi nourrir les sans abris, au lieu de dormir avec eux ?

Loin de la lumière des caméras, huit représentants de l’association humanitaire Aclefeu observent la (mise en) scène d’un œil circonspect. “J’aurais bien aimé qu’il y ait plus d’élus. Ils me font rire. La solidarité, ce n’est pas l’affaire d’une nuit. Pour être crédible, il faudrait que Mama Sy s’engage auprès des SDF au moins une fois par semaine – et pas une nuit par an avec toutes ces caméras”, glisse l’une de ses représentantes. Elle refusera de nous donner son prénom –“je fais ça pour les autres, pas pour moi”, dit-elle en nous quittant pour distribuer une soupe et des vêtements chauds aux sans-abris du quartier.

A deux pas, les élus répondent aux mille questions des journalistes. Anne Lebreton, adjointe au maire du 4ème arrondissement de Paris, est venue avec une couverture et un duvet. “Je suis très sensible à la cause des sans abris. Certes c’est un coup de com’, mais la com’, ça peut avoir du bon, vous savez”, nous glisse-t-elle en un grand sourire, avant d’aller serrer des mains et donner sa carte aux journalistes qui l’interrogent. Au même moment, son assistante envoie un communiqué de presse pour signaler aux rédactions sa présence aux côtés de Mama Sy.

Un homme en colère sorti de nulle part interrompt le frou-frou des caméras et le tintement des flashs. “Les gens sont en train de crever dehors, et vous vous ramenez avec vos doudounes et votre écharpe ? Fermez-là avec votre putain de coup de com de merde ! Hébergez les SDF au lieu de dormir avec avec votre écharpe bleu-blanc-rouge ! Médiatiser la cause, c’est un prétexte politique. Tous les ans, on parle des SDF, et on les oublie sitôt le froid passé. Que Mama Sy héberge ne serait-ce que l’un d’entre eux, et on en reparlera !”, poursuit-il avant de pointer du doigt un sans-abri plaqué contre un radiateur, profitant de dernières minutes de chaleur avant la fermeture de la gare. “Elle fait quoi, cette dame, pour lui ? Rien ! ”

 

Délogée de la gare par les agents de la SNCF – aucune autorisation de tournage n’ayant été délivrée, l’attroupement se masse vers le parvis de la gare, où Mama Sy, infatigable, répond à une énième interview. Les premiers flocons commencent à tomber. Certains élus sont venus sans avoir l’intention de dormir, “pour voir ” et “pour sensibiliser”. Qu’à cela ne tienne, l’équipe de Mama Sy les comptabilisent tout de même dans les “quarante-trois” élus ayant fait le déplacement. Non loin du vacarme, sous le pont aérien du métro, Laurent bougonne. “On a l’impression qu’ils viennent au zoo. Les politiques, tous les mêmes”, soupire le sans-abri. Dans une rue perpendiculaire au boulevard de l’hôpital, Vassili a été arrachée à une nuit paisible par une horde de caméras. Il leur lance une salière et les prie de cesser leur cirque. Les caméras ne reviendront plus. Un à un, les élus s’en vont, suivis par les journalistes, par groupes de deux ou trois. Vassili reste. Le russe aux regard rêveur a élu domicile sur une bouche d’aération. Dans son sac, deux toiles qui ne sont pas à vendre : la Tour Eiffel et un paysage breton. “Je n’ai pas peur “, dit Vassili en regardant le froid dans les yeux.

Mama Sy, en blanc, au milieu des quelques élus étant resté dormir toute la nuit

Une heure trente du matin. De nombreux élus se sont défilés à l’appel de la rue. Il n’en reste plus que huit, en rang d’oignons sous le parvis d’Austerlitz. Ils ne dorment pas. Emmitouflée dans sa doudoune blanche, Mama Sy triture nerveusement son téléphone. “Vous êtes courageux, les journalistes !” lance-t-elle aux derniers mohicans. Sa voisine de duvet regarde fixement tomber les flocons. Ils rentreront chez eux à six heures du matin, après neuf heures passées dans le froid d’une nuit aux températures négatives. Vassili, endormi sur sa bouche d’aération, restera longtemps encore.