Le salon de l’agriculture vu par ses pique‐assiettes

"Plus grand restaurant de France", le salon de l'agriculture accueille son lot de pique-assiettes prêts à tout pour rentabiliser les quatorze euros de l'entrée.

Allée de la région Champagne, midi. Trois lycéens couvent d’un regard amoureux les bouteilles de pétillant à l’abri derrière le comptoir. “Putain, c’est mort, c’est payant”, chouinent nos apprentis pique‐assiette en se réfugiant vers les allées de la région Nord.

Les agriculteurs présents sont habitués des pique‐assiettes, que leur flair finit, à la longue, par identifier. « Il n’y a pas de profil type », glisse Boule, vendeur de boudin depuis 1999. Le boucher, qui a pour habitude de tendre une assiette de cochonnaille aux badauds, a failli y laisser une partie de son anatomie. « Un jour, je tendais une assiette de boudin blanc. Les gens ont pris mon pouce pour un échantillon, et ont commencé à le piquer avec leurs fourchettes ». Le rémois se méfie toutefois des grand‐mères bon chic bon genre, dont les airs mondains dissimulent parfois de bas atavismes. “J’ai vu une mamie avec un manteau en fourrure, genre seizième, embarquer un saucisson dans son sac alors que j’avais le dos tourné”, s’indigne-t-il avant de proposer, peu rancunier, une nouvelle fournée de boudin aux chalands.

Le pouce miraculé de Boule, entouré de boudins

Redoutables, les retraités viennent en masse pour goûter, une à une et sans exception, les mille saveurs de nos régions. Colette a bravé les -15 degrés ambiants pour s’entasser dans un autocar avec soixante de ses congénères sexagénaires, venus de la Manche pour une journée de salon. “On fait ça tous les ans”, sourit‐elle en se bâfrant de quartiers de pomme gratuits. “J’ai mangé de tout : apéro, entrée, plat, fromage, dessert. Pour l’alcool, c’est un peu plus dur”.

La main de Colette, sous l’oeil peu amène d’une vendeuse de pommes venue du Maine et Loire

Les débits de boisson se méfient des badauds aux yeux doux venus leur soutirer quelques centilitres. “Il y a trois phrases de pique assiette : “vous avez pas une petite carte”, “on fait un petit tour et on revient”, et “où est‐ce qu’on peut vous trouver”. J’ai toujours envie de répondre “Mais je suis devant toi, connard !”, râle la bourguignonne Sara, qui vient de faire les frais de trois oenologues improvisés.

Lassés par l’ingratitude des pique‐assiette, toujours plus prompts à goûter qu’à acheter leurs produits, certains exposants ont employé les grands moyens. A l’instar de Florent et Christelle, qui ont récupéré une vieille tapette à souris dans le grenier de leur aïeule. Ces producteurs de Picodon — spécialité drômoise adulée des braves et des personnes dépourvues d’odorat, y ont fixé un petit bout de fromage, assorti du panneau “dégustation gratuite”. Le stratagème n’a pas empêché une mère de famille tout à fait comme il faut de s’emparer du morceaux de picodon, qui traînait de foire en foire depuis six ans. “Elle l’a mangé comme si de rien n’était” se souvient, hilare, Christelle. “Si on avait mis du polystyrène, elle l’aurait mangé aussi. C’est la famine à Paris, ou quoi ?” s’interroge d’un air grave Florent, en finissant son verre de rouge.

Florent et sa tapette

Qualifié par ses adeptes de “sport”, de “course” ou “d’art”, le pique‐assietting est‐il en passe de devenir une discipline olympique ? S’il l’était, Raphaël en serait champion toutes catégories confondues. Venu dès l’aube — ou plutôt dès l’ouverture, à 9h, il fait un concours de dégustations avec son comparse, Rémi. Les deux étudiants en école de commerce et costard cravate se sont fixés l’auguste objectif de dix verres de vin. “Ici, c’est comme un gros happy hour”, confie l’un d’entre eux, la voix pâteuse. Ils n’ont pas hésité à se faire passer pour “de gros acheteurs” afin de goûter une bonne demi‐douzaine de cépages différents à un stand. Avant de feindre une répulsion soudaine pour le vin au moment de passer en caisse. Courageux mais pas téméraires, ils refuseront de se laisser photographier.

Les stands région, qui ne connaissent pas de limites en victuailles, sont de loin les plus généreux. Du côté de la Bretagne, on ravitaille en huîtres des parisiens qui en manquaient. Désert et fidèle à sa réputation, le stand Aveyronnais est avare, et ne distribue que des goodies peu recommandables (qui voudrait d’un bracelet en plastique estampillé “Aveyron” ?). Le stand Haute‐Garonne, lui, propose du vin de Fronton à qui chante Se Canto dans un occitan correct. Entre deux couplets, on échange avec un sosie de Noël Mamère — ou bien est‐ce l’original ? — qui propose à la cantonade une spécialité à l’ail. “On fait la distinction entre les pique‐assiettes — ces gens sans éducation qui prennent trois échantillons et puis s’en vont — et les goûteurs, qui mangent autant mais qui, au moins, nous parlent”.

Et nous ? On a ingurgité à l’oeil un pavé de Reims, trois madeleines, une ardoise de quernon, deux quartiers de boudin blanc, six morceaux d’agneau du périgord, un yaourt au lait de brebis et caramel, un aligot, la moitié d’un maroilles, un demi saucisson, quatre cuillères de jarret à l’ail de Laumagne et huit verres de gnôle. Mais promis, c’était pour le boulot.