«Ici, c’est l’élite» : avec les éleveurs de chats et de chiens du Salon de l’agriculture

Vendredi 2 mars, chats et chiens concourraient pour la médaille d’or du salon de l’agriculture. Rencontre avec leurs éleveurs.

Derrière sa cage vitrée, Hannibal Lecter darde vers les visiteurs un œil vicieux. Dévisageant chacun des badauds qui s’agglutinent près de son box, il mastique sa pitance d’un air sombre. L’imposant chat de race – dix kilos au compteur, vient de gagner la médaille d’or du concours général agricole au Salon de l’agriculture.

Derrière la cocarde de chaque félin, le sacerdoce d’un éleveur. « On entre en élevage comme on entre en religion : on a plus de vacances, plus de week-ends, plus de soirées, plus de nuit. On mange chat, on respire chat, on devient chat. Chez nous, c’est le couvent des chats », résume Karine, heureuse propriétaire d’Hannibal Lecter – et de dix autres Maine Coon aux pedigrees long comme le bras. Dans une autre vie, l’élégante quadragénaire était responsable des services généraux d’une « grosse boîte américaine ». Avant de tout plaquer pour se consacrer à sa passion des chats. « Elever des stars du podiums, ça n’a rien de rentable », sourit-elle. Ses journées se partagent entre ménage, activités administratives et promotion de ses félins sur les réseaux sociaux. Leur sont nécessaires 15 kilos de croquettes tous les mois, et quatre tonnes de litière par an. « Il faut absolument que les proches de l’éleveur le soutiennent », poursuit Karine, qui, en période de mise bas de ses Maine Coon, passe des semaines sans dormir avec son mari.

Karine et Hannibal Lecter

Pour se faire accepter du club d’éleveurs félins de sa région, Dominique a dû montrer patte blanche. « Certains organisateurs me demandaient des copies du pedigree de mes chats sur trois générations », soupire le viticulteur, originaire de Château-Thierry. Consécration : Little Jim de la Chabanade, chartreux aux yeux tendres, vient de remporter une médaille. Une bouteille de champagne à demi-bue consacre sa victoire. Passionné, Dominique court les foires et les expositions – jusqu’à dix par an – mais n’a jamais voulu se professionnaliser. « Un chat, c’est des frais énormes. A peu près 200 euros par an rien qu’en véto – sans parler des saillies, des impôts, de la paperasse et de l’entretien. Il faut élever à peu près 110 chats pour s’en sortir financièrement. C’est infaisable ».

Dominique, sa fille et leurs chartreux

Entre deux séances de défilés et de photos, les éleveurs se mêlent à la foule des visiteurs pour découvrir les dernières nouveautés destinées à leurs amis à quatre pattes. Il y a là des stands de bois de cerf à mâcher (pour lutter contre l’hyperactivité, l’anxiété, les dégâts, la vieillesse), d’inquiétants parapluies réversibles ornés de motifs félins, des cors de chasse, des compléments diététiques à 40 euros le kilo et des croquettes bio – car les félins aussi ont droit à leurs pêchés bobos.

Clou du spectacle, l’arène dans laquelle sont jugés chiens et chats. Telle une Miss France à quatre pattes, les poils en plus, le bikini en moins, un bichon maltais défile sur le « dogwalk ». Quatre juges, regard grave et nœud papillon, l’évalueront sur sa conformité avec les standards de la race. De l’autre côté de la barrière, une foule compacte d’enfants et de septuagénaires à manteau de fourrure qui couvent les caniches primés d’un œil admiratif. Les chiens se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a là un cavalier king charles à l’air terrorisé, porté par une jeune femme qui le couvre de baisers. Rien ne sera épargné au spectateur, pas même l’examen de la denture du chien, projeté en gros plan sur un écran géant. Lui succède un chien nu chinois dont la longue crinière blonde nous évoque Paris Hilton. « Au point de vue morphologique, ça ressemble un peu à un cheval », avance une speakerine à l’air extatique qui a visiblement abusé de l’herbe à chat.

« C’est un moment très important pour les compétiteurs », explique Jacqueline Chabbi, secrétaire générale du LOOF. « Dans certaines régions, comme le Nord, il existe une très grande culture des expositions. Certains éleveurs sont des gens très modestes, qui n’ont aucune satisfaction sociale. Les compétitions leur donnent un but dans la vie. Pour eux, c’est un moyen d’exister ».

Entre deux cages métalliques, Hélène et Lydie partagent un repas de tacos. Toutes deux viennent du nord de la France, et fréquentent le monde des expositions canines depuis deux décennies. Toiletteuse de formation, Hélène élève des caniches lions. « On commence avec un chien, puis deux, et vingt ans plus tard, on en arrive à sa cinquième génération de champions », sourit-elle fièrement en désignant du doigt « l’Effet », caniche lion à l’arrière-train rasé, troisième de sa catégorie sur le podium.

Hélène et Lydie

« Ici, il n’y a que des gagnants », dit encore Hélène en embrassant du regard la foule de badauds, caniches encagés, médailles fièrement posées sur les poitrines de leurs propriétaires. « C’est vraiment un salon de l’élite ». Les 80 titres acquis par Lydie et son mari ne l’ont pas été sans sacrifices. Les deux éleveurs voudraient bien prendre des vacances – mais ne peuvent point. « On a fait 90 000 kilomètres en une année. Quand on fait des salons internationaux, on prend un on deux jours pour visiter la ville. Et puis c’est tout».

Les succès d’Hélène et Lydie attirent les convoitises. L’une a vu, un matin, débarquer chez elle les services vétérinaires. « Quelqu’un qui avait fini troisième quand j’avais eu la première place les a appelés pour leur dire que je gardais 40 chiens enfermés dans ma cave. Mais moi, j’ai pas de cave ! ». L’autre a subi des menaces de mort de la part d’un Poulidor du prestigieux classement du chien de l’année, paru dans Vosges Magazine. « Ils m’ont envoyé la répression des fraudes », dit-elle, sourire en coin. « Quand ils viennent m’embêter, je me dis que je dérange. Et au fond, j’aime bien ça ».