Crise à LREM : des députés prêts à quitter Macron

Près d'un an après le raz-de-marée provoqué par La République en marche (LREM) aux élections législatives, plusieurs élus LREM sont aujourd'hui tentés par l'idée de constituer un nouveau groupe parlementaire à l'Assemblée nationale.

Le vote du projet de loi asile et immigration le 22 avril à l’Assemblée nationale a entamé l’unicité apparente du groupe parlementaire de la majorité. Sur les 312 députés que compte La République en marche (LREM), 14 se sont abstenus et un a voté contre le projet de loi. 15 dissidents, le nombre requis pour constituer un groupe parlementaire dans l’Hémicycle. Si certains députés nous ont confié être dans la réflexion, d’autres nous ont affirmé être prêts à franchir le pas.

La situation est une première au sein du groupe LREM, alors que les députés du parti d’Emmanuel Macron avaient jusqu’ici toujours voté d’une seule voix, à de très rares abstentions près.

En cause : le contenu du projet de loi asile et immigration, considéré par plusieurs députés LREM comme un texte « très attentatoire aux libertés » et « à la logique répressive ».

Marche ou crève

Pour François‐Michel Lambert, qui s’est abstenu lors du vote, ce projet de loi est loin de ce qui était prévu dans le programme d’Emmanuel Macron pour la campagne présidentielle. « Vous pouvez retourner le lire, on avait défini comme priorité absolue l’intégration », explique le député (ex‐Europe Ecologie Les Verts) des Bouches‐du‐Rhône.

« Au final, on est dans une loi très technique, très ministère de l’Intérieur, dans une forme de stigmatisation vis‐à‐vis des étrangers […] Beaucoup d’élus LREM ont été tentés de voter contre le projet de loi asile et immigration avant de se raviser face à la menace d’exclusion. »

Le président du groupe LREM à l’Assemblée nationale Richard Ferrand avait prévenu à la mi‐avril : toute opposition au sein de la majorité vaudrait exclusion. Une absence de liberté qui déplaît à plusieurs députés abstentionnistes, qui se plaignent de la pauvreté des débats et d’un manque de démocratie au sein du groupe de la majorité présidentielle.

La démocratie interne en panne

Un constat que réfute Anne‐Laurence Petel. « Je regrette ce genre de propos », répond celle qui représente, elle aussi, les Bouches‐du‐Rhône dans l’Hémicycle. En visite à Karlstad, en Suède, avec le groupe d’amitié franco‐suédois de l’Assemblée nationale lors du vote, la députée assure qu’elle aurait donné sa voix en faveur du projet de loi si son agenda le lui avait permis.

Elle affirme que les discussions, les débats et les échanges au sein de LREM ne sont pas rares. « Il y a eu une dizaine de réunions thématiques organisées par le rapporteur du texte, donc si des gens se plaignent, peut‐être qu’ils n’ont tout simplement pas voulu être présents », poursuit cette ancienne responsable des relations extérieures de Bouygues Telecom.

Un marcheur qui a souhaité conserver l’anonymat souligne a contrario « l’impossibilité fonctionnelle » du groupe parlementaire LREM, l’une des plus larges majorité sous la Ve République :

« Les réunions de groupe ne sont pas l’espace démocratique qu’on peut imaginer, elles n’ont lieu qu’une fois par semaine, le mardi, et ne durent que deux heures. »

Une députée qui a elle aussi témoigné de manière anonyme poursuit le raisonnement : « un groupe de 312 députés, c’est presque trop gros. Comment imaginer qu’ils soient en harmonie totale pendant cinq ans ? »

Vers la constitution d’un huitième groupe parlementaire ?

Jean‐Michel Clément, député de la Vienne et ancien membre du Parti socialiste (PS), est l’unique membre de la majorité à avoir voté le 22 avril dernier contre le projet de loi asile et immigration. Un acte isolé qui le contraindra à se retirer du groupe parlementaire LREM :

« A partir du moment où on nous présente un texte en nous disant “c’est ça ou rien”, il n’y a pas de débat […] C’est une loi inutile, inefficace et inhumaine ».

Interrogé par nos soins sur les possibilités d’émergence d’un huitième groupe parlementaire au sein de l’Assemblée nationale, le député de la Vienne se dit être en pleine réflexion. « Le moment viendra, la question se posera, je me la pose. Je ne suis pas opposé à construire un groupe, mais pas n’importe comment ».

Des recrues issues de LREM et d’ailleurs

Selon plusieurs sources parlementaires, Jean‐Michel Clément est effectivement, depuis sa mise au vert, en train de sonder les potentiels intéressés. Et cela ne concernerait pas seulement les députés LREM. UDI, Agir et indépendants, souvent solidaires des propositions du gouvernement, mais aussi le Parti radical de gauche, des non‐inscrits et même Génération écologie… l’objectif est de rassembler au moins 15 députés, seuil minimal pour créer un groupe à l’Assemblée nationale.

Au sein des rangs de LREM, une quinzaine de députés songeraient à franchir le pas. Parmi eux, François‐Michel Lambert ne s’en cache pas. Lassé de ne pas voir l’écologie prendre davantage de place dans la politique du gouvernement, il affirme être prêt à passer à l’action.

Paul Molac, député du Morbihan, est quant à lui plus nuancé dans ses propos. Abstentionniste lors du vote du projet de loi asile et immigration, il suivra avec attention les débats sur la réforme de la loi constitutionnelle. Pour autant, il l’assure, « si le but n’est pas d’être dans l’opposition, ce n’est pas non plus de suivre aveuglément le gouvernement ».

Un été sous forme de test pour la majorité

Une ligne de conduite qu’entendent suivre les élus les plus à gauche au sein de la majorité. C’est le cas de Sonia Krimi, députée de la Manche issue de la société civile, qui s’est publiquement exprimée contre le projet de loi asile et immigration. Pourtant, elle a choisi l’abstention. « Quand durant des mois on négocie et que l’on obtient des concessions sur des points de la loi que l’on juge important, on doit poursuivre le combat ». Elle espère surtout peser davantage dans le débat lors de la deuxième lecture du texte, prévue pour le mois de juin.

Une position partagée par Martine Wonner, députée du Bas‐Rhin, pour qui il était impossible de voter contre ce projet de loi asile et immigration compte tenu des amendements et des avancées sur lesquels elle avait travaillé. « Ça aurait incorrect vis‐à‐vis de mes interlocuteurs qui avaient fait quelques pas vers moi ». Pour autant, cette médecin psychiatre de formation concède qu’elle ne sait pas de quoi demain sera fait :

« S’il y a un vrai blocage au Sénat, si le texte devait être encore plus durci, je voterais contre. Après, le groupe risquera de prendre des mesures mais moi, très clairement, ce sont mes convictions qui priment. »

Le parti du président de la République, maintient, lui, un discours rassembleur. Pour Gilles Le Gendre, vice‐président et porte‐parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale, « il n’y a jamais eu autant de réunions et de débats » au sein de la majorité. Et n’oublie pas d’avoir un mot sur les députés LREM qui seraient tentés par une nouvelle aventure : « Il peut y avoir des dissensions dans une famille. Ce n’est pas pour ça qu’on la quitte. »

La fuite de quelques élus LREM vers un nouveau groupe parlementaire ne constitue pas un danger immédiat pour le parti d’Emmanuel Macron, qui de toute manière conservera la majorité absolue au sein de l’Assemblée nationale. Cependant, force est de constater que le groupe n’est plus aussi uni qu’à ses débuts et que des fissures commencent à apparaître entre ses membres, notamment sur le contenu des textes étudiés ainsi que sur la manière dont sont menés les débats, ce qui pourrait remettre en cause la capacité du gouvernement à faire passer ses lois.

Jean‐Michel Clément, à présent à l’écart du groupe parlementaire LREM et maître de ses mouvements, se montre quant à lui mystérieux concernant la suite des événements, à la limite du teasing politique :

« La temporalité, c’est moi qui la décide. Il y aura des choses qui vont se passer très bientôt, vous verrez. »

L’été s’annonce agité en Macronie.

Illustration : AP Photo/Michel Euler