L’Eurovision : « coupe du monde » de la communauté gay

La finale de l'Eurovision sera diffusée samedi soir. Kitsch, positif et porteur d'un message de tolérance, le concours de chant européen est devenu un symbole pour la communauté gay.

« Un ami qui tient un bar gay m’a expliqué qu’il était vide deux fois dans l’année : le soir de Miss France. Et surtout celui de l’Eurovision », raconte Pierre, 40 ans. Selon lui, les seuls bars gays qui feront salle comble demain soir seront ceux qui diffuseront le célèbre concours de chant. Pour Pierre et ses amis, l’Eurovision est « l’événement de l’année ».

« C’est l’une des seules fois où je regarde la télé », confirme Vincent, 21 ans. Dans la communauté gay, cette compétition musicale entre différents pays européens occupe une place particulière. « Nous ne parlons que de ça depuis une semaine », assure Pierre. Si le concours de l’Eurovision est pour lui l’occasion d’admirer un show flamboyant, c’est surtout un moment de rigolade entre copains. « C’est la soirée où je dis le plus de mal des gens autour. On aime “bitcher” sur les gens qui chantent mal », avoue‐t‐il en riant.

« J’aime l’Eurovision » : coming‐out discret

Philippe Le Guern est professeur en Sciences de la Communication et a publié en 2007 l’étude Aimer l’Eurovision, une faute de goût ?. En rencontrant les membres du fan club français de l’Eurovision, il a remarqué une sur‐représentation « frappante » des homosexuels. « Dire : “j’aime l’Eurovision” est une occasion de faire son coming‐out sans le dire vraiment. C’est un signal », avance‐t‐il.

« Evidemment, tous les téléspectateurs ne sont pas gays, mais les homosexuels sont fortement représentés dans le noyau dur des fans »

Le sociologue explique que les organisateurs de l’événement et les artistes en compétition jouent avec des codes chers à la communauté gay : « l’Eurovision tente de séduire à la fois le grand public familial et la communauté homosexuelle. » Pour recevoir leurs votes, de nombreux candidats portent un message pro‐LGBT. « Forcément, ça attire notre bienveillance, indique Pierre. Mais ça ne suffit pas, il faut du talent. »

Benoît Blaszczyk est secrétaire général d’Eurofans, la branche française de l’Organisation générale des amateurs de l’Eurovision. Selon lui, la compétition aurait pris un tournant « gay‐friendly » en 1974. Cette année‐là, Abba, groupe phare de la culture LGBT, remporte le concours. Philippe Le Guern préfère lui citer Conchita Wurst, chanteur drag queen vainqueur en 2014.

 

Message planétaire

« On ne se reconnaît pas dans la coupe du monde mais dans l’Eurovision », résume Pierre, qui n’a qu’un mot pour définir l’Eurovision : cohésion. « C’est le moment où l’on sublime nos différences », explique‐t‐il, poétique.

Philippe Le Guern estime que le concours de chant est le seul programme télévisé à porter un message sur la question du genre et de l’identité sexuelle à l’échelle planétaire. 182 millions de spectateurs ont regardé l’édition 2017.

« L’Eurovision est une formidable plate‐forme pour assumer et revendiquer ses valeurs avec de l’autodérision », conclut‐il. Kitsch et populaire, l’Eurovision assume son second degrés. Pour Jeff, employé du bar gay Who’s à Paris, l’assure : « c’est devenu tellement ringard, que c’est devenu culte ».

 

Illustration : Tanjug/AP