Jérusalem : les enjeux du déménagement de l’ambassade américaine

Des affrontements à la frontière entre Israël et Gaza ont fait au moins 55 morts, alors que 800 personnes étaient attendues à Jérusalem pour l’inauguration de la nouvelle ambassade américaine. Le changement de localisation du siège américain en Israël représente un véritable virage dans l’approche du brûlant dossier israélo-palestinien.

 

Les États‐Unis inaugurent ce lundi leur ambassade à Jérusalem, 70 ans jour pour jour après la création de l’État hébreu en 1948. Annoncée par le président américain Donald Trump en décembre dernier, la décision avait alors provoqué un tôlé international. Plusieurs pays – dont la France – avaient dénoncé une décision dangereuse pour l’équivoque stabilité de la région. Quels sont les desseins des États‐Unis en prenant une telle décision ?

Le respect d’une promesse de campagne

C’était en effet une promesse de Donald Trump pendant la campagne présidentielle américaine. Lors d’un discours devant l’AIPAC, l’un des plus puissants lobbies juifs des États‐Unis, le candidat républicain avait assuré qu’en cas de victoire il organiserait ce déménagement. Le 6 décembre 2017, le président alors élu annonçait le respect de sa proposition. En réalité, le changement de localisation de l’ambassade américaine avait été voté en 1995 par le Parlement américain, majoritairement pro‐israélien (Républicains et Démocrates). Mais aucun président ne s’était alors risqué à mettre en œuvre ce changement hautement symbolique.

Le bâtiment, dont la plaque sera inaugurée lundi après‐midi, ne devrait accueillir dans un premier temps que quelques dizaines de personnes, dont l’ambassadeur David Friedman. Les locaux, qui accueillaient jusqu’alors le consulat américain à Jérusalem, devraient rapidement s’agrandir à partir de 2019, pour un projet global d’un milliard de dollars.

La fin du statu quo sur le statut de la ville

Depuis plusieurs décennies, le statut de Jérusalem cristallise toutes les tensions du conflit israélo‐palestinien. En 1980, Jérusalem ouest comptait seize ambassades, dont celle des Pays‐Bas. Mais en juillet 1980, lorsqu’Israël proclame la ville comme « entière et réunifiée », en en faisant sa capitale, peu de pays ont reconnu la « trois fois sainte » comme la capitale de l’État hébreu. L’Organisation des nations unies (Onu) demandent aux pays de retirer leurs ambassades. Depuis, l’annexion de la partie est de la ville n’a jamais été reconnue par la communauté internationale.

La décision de Trump de la reconnaître et d’en faire le siège de son ambassade est vivement critiquée par les Palestiniens, qui représentent 40% de la population Ceux‐ci espèrent encore y établir la capitale de leur futur État. Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a qualifié la décision étatsunienne comme étant « la claque du siècle ». L’autorité palestinienne a depuis rompu toute relation avec l’administration américaine.

L’abandon de la solution à deux États

Dans les heures qui ont suivi l’annonce de Trump le 6 décembre 2017, Saeb Erekat, le négociateur en chef palestinien depuis des années, annonce que « les deux États, c’est fini ». L’objectif est maintenant pour les Palestiniens de se battre pour l’égalité des droits dans un État binational. Pour Vincent Lemire, historien spécialiste d’Israël, « il s’agit d’un paradigme, un tournant majeur ». Les lignes semblent bouger de tous les côtés, et la réalité du terrain est nette : les colonies israéliennes en territoire palestinien regroupent aujourd’hui 500 000 colons. « Le dernier qui semble y croire c’est Mahmoud Abbas, explique Vincent Lemire, mais il est à bout de force, politiquement, diplomatiquement et physiquement. Il est seul, et l’humiliation par Trump l’a même décrédibilisé auprès de son propre peuple. » Plusieurs projets de loi ont déjà été voté à la Knesset (Parlement israélien) pour annexer défensivement plusieurs zones occupées.

Ouvrir la voie aux autres pays

Après l’annonce des États‐Unis, le Guatemala et le Paraguay ont déclaré leur emboîter le pas et changé l’adresse de leurs ambassades respectives. Ces deux pays ont dépêché des émissaires pour l’inauguration de l’ambassade américaine. En Europe, la position a été relativement unanime, la France et l’Allemagne et la Russie, ayant, sans surprise, décliné l’invitation. Signe d’une division croissante de l’Union européenne (UE) à ce propos, l’Autriche, la Roumanie, la Hongrie et la République tchèque ont répondu présents. « C’est les sales gosses de l’Union européenne, s’afflige Vincent Lemire. C’est un moyen pour ces pays gouvernés par l’extrême-droite de se démarquer de la ligne officielle de Bruxelles. » Leur présence à l’inauguration envoie un message fort. Mais pour M. Lemire, « pour l’instant, aucun n’a vraiment intérêt à relocaliser son ambassade ».

Illustration :  agence AP