Référendum sur l’IVG : scrutin historique pour l’Irlande

Le 25 mai prochain les irlandais vont s'exprimer par référendum pour ouvrir la voie à une dépénalisation de l'avortement. Le pays profondément catholique interdit l'IVG par le 8ème amendement de sa Constitution.

L’Irlande sur le point de faire exploser sa constitution ? Le 25 mai prochain, les Irlandais vont se prononcer par référendum sur la légalisation de l’avortement jusqu’à douze semaines. Dans ce pays où l’interdiction de l’IVG est garantie par le 8ème amendement de sa constitution, sauf en cas de risque mortel pour la mère, l’Irlande est avec Chypre, Malte et la Pologne, l’un des pays les plus restrictif en Europe en ce qui concerne l’avortement. Selon l’institut de sondage Kantar Millward Brown, publié dimanche 13 mai dans le Sunday Independant, le camp du «oui» pro‐choix (45%) prend de l’avance face aux défenseurs de la loi actuelle (34%), malgré un nombre encore important d’indécis (18%), 

« Environ neuf femmes se rendent chaque jour en Angleterre pour un avortement sûr et légal et trois femmes enfreignent la loi en utilisant des pilules illégales achetées en ligne », rappelle Danielle Roberts, responsable de l’association « Alliance for Choice ». Elle milite pour les droits à l’avortement en Irlande du Nord et soutient la campagne « Abroger le 8ème amendement » dans le reste de l’Irlande.

Dans les faits, « un avortement en Irlande en dehors des lois très strictes est punissable de 14 ans de prison », explique Danielle Roberts. Pour l’activiste pro‐avortement : 

« En supprimant le huitième amendement, le gouvernement va pouvoir légiférer en matière d’avortement. Le vote en faveur du « oui » est le seul moyen de s’assurer que les Irlandaises soient prises en charge chez elles, qu’on leur montre de la compassion et qu’on s’assure qu’il y ait un changement profond dans notre société. »

Une évolution profonde de la société irlandaise

Dans un pays à majorité catholique, l’interdiction totale de l’IVG est votée par référendum en 1983, l’emportant avec plus 67% des voix. Dix ans plus tard, en 1992, la Cour suprême autorise l’avortement dans le cas de risque mortel pour la mère, sans adopter de loi lui permettant l’application de cette décision. En 2010, la Cour européenne des droits de l’Homme condamne l’Irlande pour avoir obligée une femme atteinte de cancer et qui craignait que sa grossesse ne dégrade son état à se rendre à l’étranger pour avorter.

Deux ans plus tard, le décès de l’indienne Savita Halappanavar a ravivé le débat sur l’IVG en Irlande. Selon son mari, la femme s’est vu refuser l’interruption de sa grossesse alors qu’elle faisait une fausse couche. Quelques mois après la mort de la jeune femme de 31 ans, une loi protégeant la mère d’un danger mortel lors de sa grossesse a été approuvée. En juillet 2013, l’hôpital National Maternity de Dublin a pratiqué la première interruption volontaire de grossesse.

Mais cette loi ne constitue qu’une libéralisation modérée, puisqu’elle n’autorise pas l’avortement dans le cadre d’un viol, d’un inceste ou d’une anormalité observée sur le fœtus. Patrick Martin Genier, spécialiste des questions européennes, enseignant en droit public et constitutionnel relève : 

« L’Irlande a été dans cette situation parce qu’elle était plus traditionaliste qu’autres pays européens, mais aujourd’hui je pense qu’il y a un mouvement de génération. Les jeunes sont bien plus tolérants, même s’il y a toujours des traditionalistes qui militent dans les milieux catholiques bien à droite. »

Le référendum en Irlande sur la légalisation de l’avortement, c’est un nouveau palier vers l’égalité sociale dans ce pays imprégné par la religion catholique, où l’homosexualité a seulement été dépénalisée en 1993. Peu à peu, le pays rattrape son retard : le divorce a été légalisé en 1995 et le mariage homosexuel adopté par référendum en mai 2015, par 62,1% des votants.

Impensable il y a encore dix ans, Léo Varadkar, jeune médecin de 38 ans, ouvertement homosexuel, métis indien et chef du parti Fine Gael (centre droit), est devenu le 12 juin 2017, le premier ministre du pays. Il est le plus jeune chef de l’exécutif de l’histoire du pays, élu à la tête de son parti avec 60% des voix.

Poussé par cet élan, le gouvernement irlandais prend aujourd’hui le pari du « oui » au référendum du 25 mai prochain. « Ce n’est pas parce que c’est un sujet difficile que nous devons l’ignorer », explique lors d’une conférence de presse, Simon Harris, le ministre de la santé. « Il y a toujours des pro‐vies, mais à priori, ils deviennent minoritaires. C’est une évolution sociologique et politique majeure. En Irlande, on peut être catholique et pratiquant sans empêcher les femmes qui le souhaitent d’avorter », remarque Patrick Martin Genier.

Pour le spécialiste de l’Europe, l’Irlande se pose comme un exemple de tolérance dans le cadre de cette consultation. Mais plus largement, le référendum pour légaliser l’avortement s’inscrit dans un mouvement général où les femmes, revendiquent toute une série de droits : congé paternité, égalité salariales, des chances… « Mais surtout le pays montre qu’il y a un autre modèle de démocratie possible en Europe. Une vision sur laquelle il faudrait s’appuyer pour contrer tous les mouvements extrémistes. »

Situation européenne sur l’avortement : le Conseil de l’Europe s’inquiète d’un recul des droits des femmes

En Europe, si 85% des pays européens rendent possible l’avortement, en décembre 2017, le Conseil de l’Europe mettait en garde contre des « restrictions rétrogrades » qui entraîneraient un recul des droits des femmes en Europe, en ce qui concerne l’accès à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse. Dans ce rapport de 84 pages, le commissaire aux droits de l’homme, Nils Muiznieks, souligne que « ces dernières années, des menaces résurgentes pour la santé et les droits sexuels et reproductifs des femmes ont émergé en Europe. » De son côté, Jean‐Dominique Giuliani, président de la fondation Robert Schuman explique qu’« il y a des gouvernements qui sont hostiles au changement de la loi, mais le mouvement général est un mouvement de libéralisation des mœurs avec des réactions qui sont dues aux spécificités de chaque état, exacerbées par des mouvements populistes de droite. »

Ces pays européens où l’avortement est fortement réglementé :

  • Malte : Il est interdit d’avorter dans l’île méditerranéenne. Les femmes qui ne suivent pas la loi risquent une peine de prison entre 18 mois et trois ans ferme. En décembre 2016, la pilule du lendemain est autorisée. 
  • Irlande : L’interruption volontaire de grossesse est interdite sauf en cas de risque avéré pour la santé de la mère. En théorie, les irlandaises risquent jusqu’à 14 ans de prison. 
  • Irlande du Nord : Comme pour la république d’Irlande, en Irlande du Nord, seul le risque de santé pour la mère permet l’avortement. Plus stricte que ses voisins, les femmes risquent la prison à vie. 
  • Chypre :  L’IVG n’est autorisée sur l’île qu’en cas de risque important pour la santé de la mère, ou en cas avéré de viol.
  • Pologne : Alors que les Polonaises ont pu avorter légalement pendant plus de quarante ans, l’exécutif est revenu sur ce droit en 1997.  L’interruption de grossesse n’est admise que pour certaines raisons : viol, inceste, anomalie du fœtus ou risques pour la santé. Depuis janvier 2018, le parti conservateur “Droit et Justice” au pouvoir, réfléchit à un texte abolissant la possibilité d’avorter en cas de malformation du fœtus.
  • Andorre : Dans la principauté, l’avortement est seulement toléré en cas de risque substantiel pour la mère. 
  • Saint‐Marin : Comme à Malte, l’avortement y est interdit dans tous les cas.
  • Portugal : Suite à un référendum populaire, le 8 mars 2007, le parlement portugais a adopté une loi légalisant l’avortement jusqu’à la dixième semaine de grossesse. Pourtant, en 2015, le gouvernement a amendé sa loi, mettant à la charge des femmes tous les frais liés à l’IVG. 
  • Slovaquie : Comme au Portugal, les femmes doivent assurer elles‐mêmes le coût de l’interruption volontaire de grossesse, et doivent être accompagnées psychologiquement. En Slovaquie, les femmes qui ont eu recours à un avortement sont inscrites dans un registre nationale. 
  • Liechtenstein : Dans la principauté alémanique, l’avortement n’est légal qu’en cas de risque pour la vie de la femme, si elle est âgée de moins de 14 ans, si elle présente une déficience mentale ou si la grossesse résulte d’un viol, d’un abus sexuel.
  • Royaume‐Uni : En Grande‐Bretagne, l’Abortion Act de 1967 a légalisé l’IVG. Cependant, celui‐ci n’est possible que si deux médecins invoquent des raisons médicales ou sociales sérieuses. 
  • Espagne : Les gouvernements conservateurs ont tenté d’abroger la loi qui autorise l’IVG. Ils se sont heurtés à de grandes manifestations populaires en 2014. En septembre 2015, le gouvernement de Mariano Rajoy a fait adopter par le Sénat, un amendement qui interdit aux mineures d’avorter sans le consentement de leurs parents.
  • Italie : Si, l’avortement est théoriquement autorisé en Italie, dans les faits, il est très difficile d’y avoir accès. Les médecins peuvent faire appel à la « clause de conscience », qui les autorise à ne pas pratiquer d’acte pouvant heurter leurs convictions éthiques, morales et religieuses. Cela concerne près de 80% des praticiens en Italie, voire 90% dans les régions du sud.

Sources : Toute l’Europe, Conseil de l’Europe

Cartes : Romane Ganneval 

Illustration : Px here CC