Homophobie dans le sport : « Aujourd’hui, on a encore peur »

La ministre des sports organisait jeudi 17 mai un colloque sur la prévention de l’homophobie dans le sport. Une réalité dans les vestiaires et les gradins encore taboue. Certains sportifs veulent pourtant briser le silence qui entoure ces violences. Rencontres. 

Les vestiaires étaient la bête noire de Driss. « Attention à la savonnette, il est là… », lançaient sous les rires ses coéquipiers, lorsqu’un joueur suspecté d’être gay venait se changer dans les vestiaires. En intégrant un petit club de foot amateur de Lyon à 18 ans, Driss n’avait d’autre choix que de taire son homosexualité. « Mon papa était fan de foot, mon frère jouait dans ce club, c’était presque une obligation familiale de l’intégrer moi aussi, explique-t-il. Alors il ne fallait pas faire tâche, être discret… » Dans ce milieu où les « fais pas ton PD » sont banals, ne pas faire de vague, c’était se cacher, à un âge où Driss ne rêvait que de s’assumer.

Dans le monde du sport, et particulièrement dans le football, ce type de propos homophobes est récurrent. Selon une enquête réalisée par Ipsos cette année, un Français sur trois avoue tenir des propos homophobes devant les matchs de foot. Mais pour eux, « pédés », « tarlouze », ou « tapette » font partie du « ‘folklore’ du football et n’ont pas de connotation homophobe ». La ministre des sports Laura Flessel a décidé de se battre contre cette banalisation des violences anti-gay. Dans le prolongement de la campagne Ex Aequo destinée à lutter contre les discriminations dans le sport, elle organisait, jeudi 17 mai, un colloque sur la prévention de l’homophobie. Elle y a exprimé sa volonté de « briser le silence [qui entoure les violences homophobes] qui entretient les préjugés ».

Car l’omerta persiste autour de l’homosexualité des athlètes et des actes violents qu’ils peuvent subir au quotidien. « C’est très compliqué d’être homo dans le sport, déplore Yoann Lemaire, un des deux seuls footballeurs français à avoir parlé de leur homosexualité. Presque aucun sportif n’a fait son coming-out en milieu professionnel et ils sont peu en milieu amateur. » Pour ceux qui décident de passer le pas, le retour de bâton est parfois violent, comme ce fut le cas pour Amélie Mauresmo qui, en 1999, a dû faire face à de nombreuses attaques, insultée de “demi homme” par une autre joueuse.

En 2018, le tabou reste grand, jusque dans les clubs amateurs. D’autant que la hiérarchie contribue parfois au climat homophobe installé de longue date. Driss n’a jamais pu dénoncer à ses entraîneurs les propos blessants proférés dans son équipe. « Ils participent eux-mêmes à l’homophobie globale. Le nombre de fois où j’ai entendu « fais pas ta tapette ! » : rien d’étonnant à ce que les jeunes aient ces comportements déplacés si c’est le seul modèle qu’on leur propose. » Impossible pour Driss de trouver sa place dans ce club de football traditionnel, ni même dans celui de tennis de table qu’il intègre par la suite. « Si la mentalité était autre que dans le football, je ressentais toujours une homophobie latente. »

« Des propos blessants sous couvert d’humour »

Pour se protéger de ces violences quotidiennes, le jeune homme n’a d’autre solution que de renoncer au sport pendant quelques années. C’est à cette résignation que s’est également résolue Marie Hoel. Cette étudiante en master d’égalité et activité physique et sportive de 22 ans s’est déplacée ce jeudi 17 mai pour assister au colloque. Les constatations des experts, qui se sont succédé lors de table ronde, résonnaient fortement avec sa propre expérience.

C’est à l’âge de 5 ans qu’elle commence le basket. Mais vers ses 18 ans, la pratique devient peu à peu un calvaire. Marie baisse en performance, elle se désinvestit totalement. Elle ne se sent plus à sa place. « Il y avait tout un diktat autour de normes qu’il fallait respecter pour être pleinement intégrée à l’équipe », souffle-t-elle, en remontant son écharpe vers son visage. Marie le sait, elle est lesbienne, mais elle ne peut pas le dire. « Dans le sport, tu mets beaucoup en jeu le corps. Lorsque tu es basketteuse, que tu transpires, rougies et développes ta masse musculaire, tu t’éloignes des normes de féminité communément admises dans la société. Alors, en dehors du terrain, tu dois absolument prouver que tu restes une femme… une ‘vraie femme’. »

Dans les vestiaires et à la buvette, les blagues homophobes sont aussi normales qu’un bonjour et l’on moque dans son dos la seule joueuse officiellement lesbienne de l’équipe. « C’était toujours sous couvert d’humour mais les propos étaient blessants… surtout quand on sait que la personne qui les profère les pense vraiment, assure Marie. Dans un milieu aussi hostile, je n’ai pas trouvé la force de m’assumer. » Il y a quatre ans, elle a décidé de quitter son équipe. Depuis, elle n’a plus touché à un seul ballon.

Quand on lui demande si elle reprendra un jour ce sport qu’elle a exercé pendant plus de dix ans, Marie lance un sourire pâle : « Peut-être… Mais je veux connaître le club avant pour être sûre d’y être acceptée. Pourquoi pas un club affilié FSGL. » La Fédération sportive gay et lesbienne regroupe plus de cinquante associations qui offrent aux joueurs LGBT un climat bienveillant. C’est vers ce type de club que s’est tourné Driss après avoir tenté l’expérience des équipes classiques. A 32 ans, il se sent enfin à l’aise dans son nouveau club de badminton « gay friendly » : « On se contrefiche de savoir avec qui je couche. Je suis juste là pour faire du sport. »

« Une évolution en surface »

Avec son club, ce joueur de badminton participera aux Gay Games 2018, sorte de Jeux olympiques LGBT qui se tiendront à Paris du 4 au 12 août. Un événement qui marque une évolution importante dans la représentation des homosexuels dans le sport : « On va enfin pouvoir montrer que les sportifs gays sont des sportifs comme les autres », lance ce juriste très volubile. S’il s’enthousiasme pour ces jeux, Driss regrette pourtant une évolution des mentalités trop lentes dans le sport. « Certaines fédérations commencent à sanctionner les propos homophobes mais ça n’évolue qu’en surface, à coup de communiqués. Les « on t’encule » scandés dans les gradins et les tribunes, ça, ça ne disparaît pas », regrette celui qui a vu naître en lui un certain militantisme.

Aujourd’hui encore, Driss continue à ressentir une hostilité quand il côtoie d’autres associations sportives classiques. « Lorsqu’on fait des tournois interassociatifs, il arrive qu’on me demande : « par contre si tu peux éviter de dire que tu es homo, parce que le directeur du club [adverse] est homophobe… » ou encore « si tu pouvais faire attention à avoir une tenue normale et à crier normalement » : mais qu’est-ce que ça veut dire ? », peste-t-il. Dans le gymnase où ils s’entraînent, Driss et ses coéquipiers LGBT évitent de croiser l’équipe de basket traditionnelle qui joue avant eux. Ses joueurs se montrent parfois agressifs quand le club gay entre dans leur vestiaire. La crainte de l’agression physique reste toujours à l’esprit de ces sportifs qui assument leur homosexualité. « Aujourd’hui, on en a encore peur. Ce n’est pas normal. »

Illustration : Les supporters des Timbers de Portland lèvent des bannières multicolores contre l’homophobie ©AP Images.