Cyberharcèlement : l’appel des femmes journalistes à ne « plus fermer les yeux »

Le collectif Prenons la une rassemble des femmes journalistes engagées pour une meilleure visibilité. Elles demandent dans une tribune au Monde que les rédactions considèrent les actes de harcèlement en ligne comme des « accidents du travail ».

« On me souhaitait d’attraper des cancers, de mourir et de me faire violer », s’insurge Anaïs Condomines, journaliste et membre de l’association Prenons la une. Le collectif, qui rassemble des femmes journalistes, dans une tribune au Monde du 24 mai, estime qu’elles sont « en première ligne » face aux cyberharceleurs.
Pendant quatre jours, Anaïs Condomines a reçu un flot continu de menaces et d’insultes après la diffusion de son documentaire. Ironie du sort : il traite du harcèlement sexiste. La journaliste de LCI estime qu’environ 200 comptes étaient à l’origine des menaces qu’elle a subi en janvier 2017. Des utilisateurs collectaient et recoupaient des informations personnelles, jusqu’à retrouver son ancien blog et son ancienne adresse.

Pour lutter contre ces attaques, l’association Prenons la une demande aux rédactions d’aborder le cyberharcèlement comme un « accident du travail ». L’objectif est surtout symbolique : c’est un appel à ce que les rédacteurs en chef prennent au sérieux le stress important, les problèmes de concentration et la difficulté à travailler.« C’était très dur moralement pour moi, le premier soir j’étais sonnée. Les réactions au documentaire étaient disproportionnées », se souvient Anaïs Condomines. La journaliste considère qu’elle a fait l’objet d’un harcèlement sexiste, qu’elle a ressenti comme une « haine et une volonté de réduire au silence ».  

En novembre 2017, une centaine de journalistes, et plusieurs rédactions s’étaient déjà mobilisées sur le sujet en signant une tribune en soutien à Nadia Daam. La journaliste avait reçu de nombreuses menaces de mort, de viol et injures sur les réseaux sociaux, ses boîtes mail et son téléphone portable.Elle avait dénoncé dans une chronique sur Europe 1 le sabotage d’une ligne téléphonique destinée à aider les femmes victimes de harcèlement de rue par des “trolls” *. Ces internautes provenaient tous du forum 18–25 du site Jeuxvideos.com, une plateforme connue pour ses dérapages.

Exposées sur tous les sujets

Ce phénomène, qui pénalise les femmes journalistes, est généralisé selon le collectif : « qu’elles travaillent sur le féminisme, les discriminations, les jeux vidéo, le numérique, la politique – surtout l’extrême-droite et en réalité sur tous types desujets ». Axelle, étudiante en école de journalisme, a déjà été victime de cyberharcèlement après avoir publié des tweets sur les prières de rue à Clichy. Ses messages avaient été repris et diffusés massivement par des utilisateurs d’extrême-droite. Pendant deux semaines, l’étudiante de 21 ans a reçu des notifications Twitter en permanence. « Au début, j’en rigolais mais j’ai commencé à avoir peur quand ils ont trouvé le nom de jeune fille de ma mère », explique Axelle.

Depuis, Anaïs Condomines est victime de façon épisodique de tweets insultants et a pris des mesures pour se protéger. « Je ne bloque plus, je mets en silencieux afin que les utilisateurs ne s’aperçoivent pas que je ne les lis plus et ne soient pas tenter de recréer des comptes »,explique Anaïs Condomines. Le cyberharcèlement est puni de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende mais la journaliste n’a pas porté plainte. Un geste qu’elle regrette aujourd’hui. « J’ai eu trop peur de mettre les harceleurs encore plus en colère et qu’ils viennent me retrouver en bas de chez moi. Je me disais que ça allait mettre une pièce dans la machine, se justifie la jeune femme. Si ça se reproduisait aujourd’hui, je porterais plainte à coup sûr. » La notion de « cyberharcèlement groupé » est entrée dans la loi sur les violences sexuelles et sexistes, adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale.

* utilisateurs qui cherchent à créer des polémiques sur Internet.

Le cyberharcèlement, une pratique de plus en plus dangereuse
Le cyberharcèlement est une menace préoccupante pour les journalistes, qui peut conduire à l’autocensure. Un rapport de Reporters sans Frontières publié en mars 2018 alertait sur les violences subies par les journalistes, hommes et femmes, qui couvrent les droits des femmes. Entre 2012 et 2017, le cyberharcèlement a concerné plus de 40% des cas recensés, assassinats, emprisonnement, agressions verbales ou physiques). « Ces cabales en ligne, qui profitent de la viralité des réseaux sociaux, constituent aujourd’hui une menace pour les journalistes à prendre très au sérieux », estimait l’ONG dans ce rapport.