L’Irlande à l’aune d’un changement de société

Les Irlandais sont appelés à voter aujourd’hui, 25 mai, pour se prononcer pour ou contre la légalisation de l’avortement. Un référendum historique dans ce pays très catholique qui applique une des lois les plus restrictives d’Europe.

Après la légalisation du mariage homosexuel en 2015, l’avortement. Les Irlandais se rendent aux urnes aujourd’hui, 25 mai, pour une nouvelle consultation qui pourrait bouleverser leur modèle de société. Le pays, où l’Eglise catholique est très influente, applique une des législations les plus restrictives d’Europe en matière d’avortement. Il est interdit, sauf dans le cas où la vie de la mère est en danger — ce qui représente environ 26 cas par an. Recourir ou pratiquer un avortement en dehors de ce cadre revient à encourir une peine de 14 ans de prison.

C’est donc d’une légalisation de l’avortement qu’il est question. Le Premier ministre, qui s’est pourtant positionné en faveur du “oui”, a prévenu : si le “non” l’emporte, il n’y aura pas de nouveau référendum, et la loi irlandaise sur l’avortement demeurera telle quelle. Celle‐ci date de 1983. 67% des irlandais avaient alors voté pour inclure dans la Constitution un huitième amendement, destiné à protéger « l’enfant à naître » au nom de son droit à la vie « égal à celui de la mère ». Autrement dit, interdiction totale d’interrompre volontairement une grossesse, ou de prescrire à la femme enceinte malade certains traitements qui pourraient nuire au bébé. Il a fallu attendre 2013 pour que cet amendement soit révisé, autorisant l’IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) en cas de danger pour la santé de la mère. Aucune tolérance cependant pour les victimes de viol ou d’inceste, ou en cas de malformation du bébé.

Dans le vote du 25 mai, il est précisément question d’abroger ce huitième amendement. Si le “oui” l’emporte, commencera alors la bataille parlementaire pour voter le contenu de la loi de légalisation de l’avortement. Le gouvernement souhaiterait s’aligner sur la majorité des pays européens et l’autoriser pour toutes les femmes jusqu’à la douzième semaine de grossesse. Même si le projet de loi prévoit un délai de trois jours de réflexion obligatoire, et la nécessité d’obtenir le feu vert d’un médecin avant d’avoir recours à une IVG, le délai de douze semaines risque d’être âprement discuté. Autre volonté du gouvernement : autoriser l’interruption de grossesse jusqu’à 24 semaines en cas de risque grave pour la santé de la femme enceinte, et au‐delà de 24 semaines en cas d’anomalie fœtale mortelle. Deux mesures qui pour lesquelles l’opposition ne devrait pas poser de problème.

Susciter la compassion

C’est sur ce genre de situations que les partisans du “oui” ont principalement insisté pendant leur campagne. Les témoignages de femmes, obligées de se rendre au Royaume‐Uni ou aux Pays‐Bas pour interrompre leur grossesse alors que leur bébé souffrait d’une anomalie mortelle se sont multipliés sur les sites internet et les réseaux sociaux.

Ce week‐end, nous recueillons le témoignage d’Eilis qui était enceinte de 21 semaines quand elle a appris que son enfant, qu’elle désirait tant, ne pourrait pas survivre. Elle a été obligée de partir à Liverpool pour mettre fin à sa grossesse”.

Les partisans du “oui” se sont également appuyés sur Amanda Mellet, qui en 2013 a dû se rendre au Royaume‐Uni pour avorter alors que son bébé souffrait d’une anomalie fœtale fatale. Son cas avait alors marqué l’opinion et été porté devant le comité des Nations unies sur les droits de l’homme. Celui‐ci avait condamné l’Irlande pour “traitement cruel et inhumain”. Dans cette campagne, les pro “oui” ont donc plutôt voulu susciter la compassion, et mis en avant les témoignages femmes aux situations difficiles. Ils ont moins misé sur droit des femmes à décider pour elles‐mêmes et à disposer de leur corps.

Les derniers sondages donnent le “oui” en tête, à environ 56%. Pourtant, l’issue du vote — dont les résultats définitifs seront connus le 26 mai — reste incertaine : les 14% à 17% d’indécis peuvent encore faire pencher la balance. En Irlande, chaque jour, douze femmes voyagent au Royaume‐Uni pour mettre un terme à leur grossesse, et trois achètent illégalement des pilules abortives sur internet. Si les Irlandais se prononcent majoritairement en faveur du “oui”, la Pologne sera alors le dernier pays européen où l’avortement est interdit.