Laïcité à l’école : les instructions aux enseignants se succèdent, sans gros impact

Un nouveau guide de la laïcité est distribué mercredi aux enseignants. Depuis 2002, de nombreux textes ont été publiés à ce sujet. Les professeurs sont dubitatifs sur leur efficacité.

Un nouveau guide, de nouvelles instructions mais peu d’attentes. Dans une interview pour l’Express, le ministre de l’Éducation Jean‐Michel Blanquer a annoncé la distribution d’un vade‐mecum de la laïcité dans toutes les écoles françaises ce mercredi 30 mai. Censé arrivé le matin dans les boîtes mail des établissements, les enseignants patientaient toujours à 18h…

« De toutes façons, je n’en attends rien », lance Valérie Sipahimalani, secrétaire adjointe du Syndicat national des enseignants du second degré (SNES). Cette professeure de Sciences et vie de la Terre  (SVT) considère que prendre des mesures pour défendre la laïcité est inutile. Selon elle, les problèmes existent mais dans un nombre très limité d’établissements. « Globalement, tout va très bien ». Alors, pourquoi l’Éducation nationale publie‐t‐elle ce guide ?

“Communication politique”

Les rapports sur la laïcité à l’école sont devenus monnaie courante. Entre 2002 et 2018, cinq textes et autres guides ont été publiés par l’Éducation nationale. La plupart d’entre eux répondaient à des actualités. En 2015, des élèves refusent de respecter la minute de silence après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher. Un an et demi après les attaques terroristes, Najat Vallaud‐Belkacem, alors ministre de l’Éducation, publie son « livret de laïcité ».

Aujourd’hui, Jean‐Michel Blanquer s’attelle au sujet sans actualité notable. « C’est de la pure communication politique », selon Claude Lelièvre, historien de l’éducation.« Agir ce n’est pas publier des rapports et des guides tous les ans », commente‐t‐il. Selon lui, le ministère infantiliserait les enseignants en leur inculquant des règles à suivre. Des règles qui iraient de soit, pour eux. « Quand on devient enseignant, on doit s’interroger sur la laïcité, nous n’avons pas besoin d’un tutoriel », selon Philippe Mallard, professeur d’histoire-géographie au lycée public de Maine de Biran à Bergerac, en Dordogne.

À quelques rues de là, au collège public Henri IV, Gaëlle Blanc, professeure d’espagnol, ne partage pas cet avis. « Les atteintes à la laïcité sont quotidiennes, et les professeurs sont perdus », raconte‐elle. Il y a encore quelques jours, elle aurait fait face à une situation bien particulière : deux jeunes filles musulmanes pratiquantes de 12 ans se seraient bouché les oreilles lors de l’écoute d’un chant en cours. En plein jeûne, les adolescentes auraient voulu respecter le ramadan.  « Je leur ai expliqué que la religion n’avait pas sa place dans une salle de classe », rapporte la professeure, en ajoutant qu’elle avait du insister pour que les collégiennes l’écoutent. Selon elle, ce nouveau guide de Jean‐Michel Blanquer est nécessaire. De même que le système de sanction que propose le ministre : « S’il n’y avait pas de sanction, les automobilistes brûleraient les feux rouges. Pour la laïcité c’est la même chose ». L’enseignante, conseillère départementale Les Républicains,  juge que ce nouveau guide de l’Éducation nationale va plus loin que le « livret de la laïcité » de Najat Vallaud‐Belkacem.

Des ambitions mais pas de moyens

À travers ces initiatives « on ne peut pas dire que l’Éducation nationale ne fait rien, mais elle n’est pas à la hauteur des défis », selon Claude Lelièvre. Le vade‐mecum prévoit la formation d’enseignants à la laïcité… une mesure qui ressemble à l’une issue du « livret de la laïcité ». « En 2015, on nous annonçait la formation de 1000 enseignants … je n’en ai jamais rencontré aucun », raconte Valérie Sipahimalani du SNES. « Et 1000 enseignants, c’est dérisoire quand on sait qu’il y a 700 000 enseignants en France ».

Une mesure qui pouvait sembler anecdotique donc, mais que l’Éducation nationale n’a pas eu les moyens de mettre en place. « Le financement, c’est là que le bas blesse !», regrette Gaëlle Blanc. En dix ans de carrière, la professeure d’espagnol n’a reçu que deux journées et demi de formation, et exclusivement sur des sujets disciplinaires liés aux matières scolaires. D’abord enthousiasmée par le nouveau guide, elle se reconnaît « dubitative » sur son efficacité.