Le vapotage, délivrance ou nouvelle addiction ?

Ce 31 mai, c’est la journée mondiale sans tabac. Alors qu’un million de Français ont arrêté de fumer entre 2016 et 2017, la cigarette électronique séduit les accros qui veulent décrocher. Mais cela peut-il se transformer en nouvelle dépendance ?

Cette fois pour Stephan, 40 ans, c’est presque la bonne. Fumeur depuis ses 17 ans, il s’est mis à la cigarette électronique il y a deux ans, poussé par son épouse. À part une question « de design et de liquides » qui ne lui conviennent pas toujours, Stephan se dit plutôt satisfait de son passage à la cigarette électronique.

©Gaspard de Florival

Comme lui, environ 3 % de la population vapote quotidiennement selon un rapport de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) daté de 2014. Leur motivation principale : arrêter la cigarette définitivement, à l’instar d’un million de Français entre 2016–2017. « 95 % de ma clientèle vient parce qu’elle a envie d’arrêter de fumer », explique Pablo Hondelatte, gérant de la boutique Maison Lavape à Paris.

Méthode miracle ou leurre ?

Jacques Le Houezec, tabacologue à Rennes et proche de l’association de lutte contre le tabagisme Sovape, parle de « vraie révolution dans l’arrêt du tabac ». Il précise que le vapoteur ressent après quelques jours de e‐cigarette un « dégoût de la cigarette traditionnelle ». En cause : les arômes liquides aux saveurs bien plus agréables que celles des cigarettes classiques. Le vapoteur fait son choix parmi plusieurs dizaines d’arômes : fruits rouges, barbe à papa ou encore mojito. Il définit aussi la dose de nicotine de sa cigarette : le but est de réduire progressivement la dose jusqu’à éventuellement atteindre le stade « zéro nicotine ».

Charlotte, 21 ans, partage ce constat. Cela fait cinq semaines qu’elle a troqué ses cigarettes traditionnelles pour une électronique : « C’est un vrai rempart contre la clope », affirme‐t‐elle. « Même si c’était dur les premiers jours », plus question de reprendre le tabac pour cette jeune femme, qui consommait jusqu’à un paquet quotidien. « Je ne suis plus ‘forcée’ de fumer ma cigarette jusqu’au bout, je peux juste prendre une taffe quand j’en ai besoin. » Charlotte assure que sa consommation de tabac a fortement réduit depuis ce changement.

Pour les fumeurs qui veulent s’arrêter, vapoter est une solution prisée : « Les clients qui viennent me voir sont plus convaincus par la e‐cigarette que par les patches », affirme Julien Hadjadj, gérant de la boutique Geeks & Vape à Paris. Tous les défenseurs de la vape s’appuient sur une étude du département de la santé publique britannique qui encourage les fumeurs à préférer la cigarette électronique pour préserver leur santé.

Yves Martinet, pneumologue au CHU de Nancy et président du Comité national contre le tabagisme (CNCT), appelle pour sa part à la prudence. Selon lui, vapoter « peut contribuer à augmenter la dépendance à la nicotine déjà existante ». Preuve en est pour ce médecin : « 1 vapoteur sur 2 continue de fumer des cigarettes traditionnelles ». C’est le cas de Stephan, qui s’accorde « une ou deux cigarettes de temps en temps ».

Le tabacologue Jacques Le Houezec réfute l’idée d’addiction mais reconnaît une possible « dépendance » des vapoteurs… sans risque pour leur santé. « La dépendance à la nicotine est une dépendance au même titre que celle au café ou au carré de chocolat après le dîner », explique‐t‐il. Prudence est le maître‐mot pour le professeur Yves Martinet, qui s’inquiète de la nocivité des e‐cigarettes. « Les vapoteurs avalent des quantités massives de nicotine, on ignore les effets que cela peut avoir sur la santé », s’insurge-t-il.

Les gérants de boutiques de cigarettes électroniques estiment, eux, que ce n’est pas la nicotine mais l’ammoniaque, le chlore ou encore le goudron, absentes des liquides, qui sont à l’origine de l’addiction aux cigarettes traditionnelles.

Accros au rituel du fumeur

Ces substances sont bien absentes des cigarettes électroniques, mais ce n’est pas pour autant que l’addiction s’envole en vapotant. Stephan et Charlotte ne se sentent pour l’instant pas prêts à arrêter la cigarette électronique. S’ils ressentent encore un besoin de nicotine, ils se disent surtout accros au cérémonial autour de la « pause clope ».

Stephan explique que si le sevrage physique fut rapide, c’est plus difficile pour le moral : « Chez les gens qui commencent à fumer tôt, comme moi, la cigarette est une compagne, elle est associée à des souvenirs sympas, à la détente. Quand on est stressé, le cerveau fait le lien avec le besoin de se détendre, et donc avec la cigarette. » Même constat pour Charlotte : «  Je ne me suis pas encore détachée du geste du fumeur, j’ai besoin de m’occuper les mains. Et ça peut paraître bizarre, mais le fait de ne pas avoir de fumée dans la gorge peut manquer. » La jeune femme espère arrêter le vapotage à moyen terme, mais ce n’est pas à l’ordre du jour. La notion de plaisir est centrale chez les vapoteurs : « J’ai des clients qui continuent à vapoter avec des liquides sans nicotine pour cette raison, et non parce qu’ils en ressentent le besoin », affirme Julien Hadjadj. Mais de reconnaître dans un sourire : « Le principe d’une addiction, c’est de la remplacer par une autre ».