Idéologie identitaire : comment Gabriac et Benedetti ont maintenu leur influence

Ces deux figures de l'extreme droite comparaissent cette semaine devant la justice pour avoir reconstitué leurs groupuscules nationalistes malgré l'interdiction du gouvernement.

Il n’est pas si simple d’éteindre le feu des groupuscules d’extrême droite. Les autorités françaises l’ont bien compris. Alexandre Gabriac et Yvan Benedetti comparaissaient ce lundi 4 juin devant le tribunal correctionnel de Lyon. Les deux hommes, respectivement leaders de l’Œuvre française et des Jeunesses nationalistes, deux mouvements d’extrême droite, sont accusés de « reconstitution de ligue dissoute ». Ces deux groupuscules identitaires avaient été interdits en 2013 après la mort de Clément Méric, un jeune militant antifasciste tué à Paris au cours d’une rixe avec des nationalistes. Un procès hautement significatif qui témoigne des difficultés rencontrées par les autorités françaises à interdire efficacement ces mouvements identitaires.

  • Que sont L’Œuvre française et les Jeunesses nationalistes et que leur reproche‐t‐on ?

L’Œuvre française et les Jeunesses nationalistes sont deux mouvements d’extrême droite. Le premier a été fondé en 1968 par Pierre Sidos, un ancien membre de Jeune nation, mouvement nationaliste créé en 1949. Quant au second, il n’est que la branche jeunesse de l’Œuvre française, créée en 1987 par Serge Ayoub, un ancien skinhead.

Les deux groupuscules se revendiquent comme étant nationalistes, souverainistes et antisémites, farouchement opposés au multiculturalisme et à la mondialisation.

À l’origine de la mise en examen, la création d’un local en 2014, la Maison Bleue, au coeur du Vieux Lyon. Un local qui n’aurait jamais dû voir le jour. En juillet 2013, après l’affaire Méric, Manuel Valls décide de dissoudre ces deux mouvements. Un an plus tard, les deux leaders Alexandre Gabriac et Yvan Benedetti ouvrent malgré tout une salle réunissant les deux groupuscules. Un acte illégal qui suscite une forte réaction de la part des autorités et déclenche un processus de mise en examen pour « reconstitution de ligue dissoute ». Le procès qui s’ouvre aujourd’hui n’est que la suite logique de cette mise en examen.

  • Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac, deux leaders, figures de l’extrême droite française et militants politiques

Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac sont deux visages importants de la mouvance identitaire. Le premier a été président de l’Œuvre française de 2012 à 2013, alors que le deuxième a été à la tête des Jeunesses nationalistes entre 2011 et 2013. Les deux hommes, par ailleurs membres du Front national jusqu’en 2011, ont été exclus du parti après la prise de pouvoir de Marine Le Pen. La raison officielle ? Des prises de position antisémites revendiquées par les deux hommes.

Malgré cette double exclusion, ils forment une liste commune en 2014 pour les élections municipales de Vénissieux (Rhône). Ils obtiennent un nombre de suffrages suffisant pour intégrer le conseil municipal.  Mais en raison d’irrégularités, le vote est annulé quelques mois plus tard. Sans mandat politique, les deux hommes se séparent. Yvan Benedetti rejoint le Parti nationaliste français (PNF) en 2015 et Alexandre Gabriac rallie le mouvement Civitas. Des ralliements significatifs.

  • Deux mouvances dissoutes mais toujours influentes

Si les deux hommes se retrouvent aujourd’hui devant le tribunal correctionnel de Lyon, c’est pour ne pas avoir respecté l’acte de dissolution imposé par le ministre de l’Intérieur. Outre la tentative avortée de s’implanter à la Maison Bleue, les deux groupuscules ont par ailleurs continué à exercer une double influence, virtuelle et physique.

Pour Nicolas Lebourg, historien français, membre du Centre d’études politiques de l’Europe latine et spécialiste des mouvements d’extrême droite, l’Œuvre française et les Jeunesses nationalistes bénéficient de la liberté d’expression du système français. « Les autorités interdisent une organisation, mais on ne leur interdit pas d’exprimer des idées politiques ». Et ces idées s’expriment notamment sur les réseaux sociaux, un canal de diffusion idéal. Pour ne pas éveiller outre mesure les soupçons, le compte twitter de l’Œuvre française est inactif depuis 2013. Mais celui de son ex‐leader, Yvan Benedetti, est lui bien actif (7320 tweets au compteur).  Tout comme celui d’Alexandre Gabriac (3169 tweets).

En parallèle, les deux leaders organisent de nombreux rassemblements, notamment dans la rue Saint‐Georges du quartier du Vieux Lyon (cf. ci‐dessous), ou dans des repères identitaires assimilés à d’autres groupuscules d’extrême droite.

Enfin, dernier moyen pour les deux hommes de continuer à exercer une influence : pénétrer les organes politiques. « Benedetti a rejoint le PNF et exerce l’influence de son groupe à l’intérieur de ce parti d’extrême droite. Quant à Gabriac, il a rejoint le mouvement Civitas et participe à l’animation du site Jeune nation. Un moyen pour lui de continuer le combat, affirme Nicolas Lebourg. Ce sont des gens têtus, ils n’arrêtent pas facilement leur lutte ».

  • Dissoudre les mouvements d’extrême-droite, une chimère ?

Interdire les mouvements d’extrême droite est un vieil  — un vain ? — espoir pour beaucoup de gouvernements français. Depuis la loi de 1936 sur les ligues nationalistes, plus d’une centaine d’actes de dissolution ont été prononcés à l’encontre des mouvements fascistes, d’après un décompte du Monde. Ce mercredi 30 mai à l’Assemblée nationale, les députés de la France Insoumise ont d’ailleurs présenté une proposition de résolution plus ferme, visant à interdire et « dissoudre les groupes d’extrême droite ».

Si la France Insoumise continue un combat entamé en 1936, c’est parce que dissoudre efficacement un groupuscule identitaire n’est pas chose aisée. « Comme il n’est pas possible d’interdire les idées ou les croyances de chacun, il est quasiment impossible de faire disparaître un mouvement d’extrême-droite », explique Nicolas Lebourg. Et dissoudre n’est pas toujours la bonne solution. Depuis plusieurs années, les autorités françaises ne privilégient d’ailleurs pas cette méthode, qui « éparpille » les identitaires dans des structures officieuses. « L’Œuvre française n’a pas été dissoute depuis sa création pour des raisons de bon sens. Si la structure demeure légale, il est plus facile de connaître les gens qui la fréquentent, de voir l’évolution de l’organisation et donc de mieux surveiller », analyse Nicolas Lebourg.

  • Le Vieux Lyon,  bastion immuable de l’Œuvre française et des Jeunesses nationalistes

Au cœur du Vieux Lyon, le quartier historique de la capitale des Gaules, les groupuscules identitaires se multiplient. Parmi eux, l’Œuvre française et les Jeunesses nationalistes. Là‐bas, les deux groupes ont continué à exister malgré l’interdiction. Ou tout du moins, ils ont essayé. Il y a eu l’échec de la Maison Bleue en 2014. Puis non loin de là, Yvan Benedetti a ouvert un nouveau local où les murs revêtent tout l’attirail du parfait identitaire. Les gouttières sont habillées de croix celtiques, de la figure du maréchal Pétain ou encore de slogans nationalistes. Quand ce n’est pas dans leurs locaux, les identitaires se rejoignent au bar la Traboule, rue du Change, ou encore au Pavillon noir.

Il ne reste donc plus vraiment d’alternative aux autorités françaises pour arrêter ces mouvements d’extrême droite. Mis à part juger leurs deux leaders. Ils encourent jusqu’à 7 ans de prison et 100. 000 euros d’amende.