POURQUOI TOTAL SERA PRÉSENT AU FORUM SAOUDIEN

Le PDG de Total Patrick Pouyanné a confirmé lundi sa participation au « Davos du désert » qui se tient à Riyad du 23 au 25 octobre. Les Ateliers du CFJ ont analysé pour vous les raisons de la présence du groupe français à ce forum économique alors que les désistements se multiplient après l’affaire Khashoggi.

Le « Davos du désert » porte bien son nom. L’ouverture ce matin du FII (Future Investment Initiative) s’est faite dans un contexte de désistements en cascade. Les industriels de Siemens et EDF, les dirigeants des groupes bancaires BNP Paribas et Société Générale, le sociétés Uber ou Google, le ministre de l’économie Bruno Le Maire et la directrice du FMI Christine Lagarde ont annoncé qu’ils ne participeraient pas au forum économique tenu par Riyad.

Face à ces désertions, qui interviennent après les révélations sur l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le PDG de Total Patrick Pouyanné, lui, répond présent, à contre-courant. Derrière les justifications qu’il avance dans un communiqué diffusé lundi, des intérêts économiques bien identifiables. Décryptage :

« Je me rendrai au forum par fidélité pour les engagements pris, par respect pour les dirigeants [de Saudi Aramco] que j’estime, par respect pour notre histoire commune »

Total est partenaire depuis une quarantaine d’années de Saudi Aramco, compagnie nationale possédant la quasi-totalité des ressources en hydrocarbures du royaume et premier groupe pétrolier mondial. Ils entretiennent depuis 2005 une relation étroite dans le cadre de la gestion et de l’exploitation de la plus grande raffinerie du monde, implantée à Jubail, sur la côte est du pays.

Opérationnelle depuis 2014, elle est dirigée par la société SATORP (Saudi Aramco Total Refining and Petrochimical Company), coentreprise détenue à 62,5 % par Saudi Aramco et à 37,5 % par Total.

Au mois d’avril dernier, à l’occasion de la visite du prince héritier Mohammed Ben Salmane à Paris, Saudi Aramco et Total signent un projet d’accord pour agrandir le site pétrochimique, la plus grande raffinerie de Total et la troisième la plus performante au monde.

Jubail représente pour Total un investissement important de plusieurs milliards d’euros en Arabie Saoudite. Difficile pour le groupe pétrolier français de ne pas mettre en avant sa volonté de poursuivre sa coopération avec Saudi Aramco, d’autant plus que les deux compagnies ont signé un nouvel accord le 8 octobre pour lancer des études d’ingénierie sur le site.

      Source : site du groupe TOTAL, consultable ici

Pour aller plus loin sur l’implantation de Total en Arabie Saoudite, c’est par ici.

« J’ai été invité à ces travaux par Khaled al-Faleh, le ministre saoudien de l’Énergie, un homme de qualité, pour parler d’Énergie »

Khlaed al-Faleh et Total entretiennent depuis une dizaine d’années une relation privilégiée. Aujourd’hui ministre saoudien de l’Énergie, il a été président du conseil d’administration de la South Rub’ al-Khali (SRAK), entreprise pétrolière commune implantée en Arabie Saoudite et mise sur pieds par Shell et Saudi Aramco, à laquelle Total a participé jusqu’en 2008.

« Le groupe n’a jamais été favorable aux mesures de sanctions et d’isolement, par exemple contre la Russie, l’Iran, ou le Qatar »

Et au vu de l’activité du groupe pétrolier dans ces différents pays, on comprend pourquoi. Total détient par exemple près de 20 % de la société gazière russe Novatek, et gère une partie des productions et exportations par gazoducs au Qatar. Des activités mises à mal par les sanctions économiques imposées à la suite de crises internationales.

En Iran, le grand groupe s’était engagé dans un projet qui s’annonçait particulièrement profitable : en juillet 2017, Total signe un accord sur le développement d’un champ gazier dans lequel il lui est promis une part de 50,1 %. Après les sanctions économiques imposées par les États-Unis à l’Iran, Total a définitivement quitté le pays en août 2018, perdant ainsi un marché particulièrement avantageux.

Le groupe ne peut donc plus se permettre de passer à côté des projets qui le lient à l’Arabie Saoudite. Ce qui explique que Patrick Pouyanné réaffirme sa participation au forum, et affiche dès à présent une position très claire dans l’éventualité d’un futur boycott économique du pays si l’affaire Khashoggi en vient à s’envenimer.

« Je suis intimement persuadé que la politique de la chaise vide ne fait pas avancer les choses, notamment quand il s’agit du respect des droits de l’homme »

La position de Patrick Pouyanné contraste avec celle du gouvernement français, dont la relation avec Riyad s’est durcie depuis le début de l’affaire Khashoggi. Interrogée à ce propos sur France Info, la ministre du Travail Muriel Pénicaud affirme qu’il « n’est pas pareil d’être un patron et d’être un membre du gouvernement », ajoutant que « beaucoup de patrons vont à ce forum sans que cela n’engage le gouvernement ». Face à une Arabie Saoudite dans la tourmente, intérêts économiques et intérêts politiques ne se mettent pas au diapason.