Allons-nous vers le pire krach boursier de notre histoire ?

Il y a 89 ans à la même date, le « jeudi noir » à Wall Street entraînait le monde dans la récession économique. Certains économistes pensent que la situation est, à bien des égards, similaire aujourd'hui.

« Je m’attends à une chute du marché boursier d’au moins 90%, comme après 1929. Cela ramènerait l’indice boursier aux alentours du niveau de 2000 » déclarait l’économiste américain Egon Von Greyerz l’année dernière, à horizon d’un ou deux ans. Après la bulle internet en 2000 et la bulle immobilière en 2008, la bulle des banques centrales semble nous attendre au tournant.

Prix des actifs immobiliers en bourse par rapport au PIB réel aux États-Unis

La bulle des banques centrales

L’histoire semble se répéter, et la leçon de la crise de 2008 toujours pas apprise. En vérité, celle-ci n’a jamais été résolue, seulement maîtrisée par la planche à billets des banques centrales, qui prêtent à tout-va et distribuent des crédits pour stimuler l’économie. Selon Charles Gave, les dettes européennes ne seront jamais remboursées, le système bancaire italien est appelé à la faillite, et d’autres banques, comme le géant allemand Deutsche Bank, sont au bord du précipice. L’effet de levier de certaines banques européennes – qui consiste à utiliser l’endettement pour augmenter sa capacité d’investissement – est tel sur les marchés boursiers qu’il suffirait à 3 ou 4% d’emprunteurs de faire défaut pour les entraîner à la faillite. Il ne manque qu’un pas avant d’affirmer que la fin de la zone euro est inéluctable. Charles Gave le saute : elle serait même « imminente ».

L’écart grandissant entre la dette totale – l’huile du moteur, le crédit – et le PIB mondial – le vrai moteur – est en effet le signe dangereux d’une explosion à venir. En vérité, la dette mondiale a atteint un niveau record en 2017, très inquiétant selon le FMI, de 237 milliards de dollars, soit 296% du PIB mondial.

Depuis 2008 et la crise des subprimes, les banques centrales n’ont eu de cesse de créer de l’argent — à partir de rien — pour racheter des obligations d’État, c’est-à-dire acheter de la dette. Selon l’économiste français Charles Gaves, c’est dans cet « endogamie », ce « mélange malsain entre les banques et l’État » que va se produire la prochaine crise, car le premier des deux à tomber entraînera irrémédiablement l’autre dans sa chute.

A qui la faute?

D’aucuns seraient tentés de repousser la faute sur les banques centrales. Celles-ci en vérité, sont forcées d’émettre de la dette depuis 2008 pour sauver les banques commerciales. On pourrait tout aussi bien jeter la pierre aux gouvernements et aux régulateurs, incapables de prendre les mesures systémiques qui s’imposaient, à commencer par la séparation nécessaire des banques de dépôt et des banques d’investissement. Si ces dernières spéculent et font faillite, elles n’entraîneraient pas les premières dans leur sillage et l’État ne serait pas obligé de les sauver.

La hausse des taux directeurs n’annonce rien de bon

Dans ce monde de bulles, la hausse des taux directeurs des banques centrales sera le signe de la prochaine explosion, le catalyseur d’un manque de confiance dangereusement communicatif à l’ensemble des marchés boursiers.

Au-delà d’un certain taux d’intérêt, la confiance atteint un point de bascule, et s’effondre irrémédiablement

A ce jeu, c’est la Fed (Réserve Fédérale des États-Unis) qui mène la danse, avec le seul objectif du plein emploi et de la maîtrise de l’inflation aux États-Unis. Elle reste aveugle aux effets négatifs qu’une hausse de ses taux peut entraîner dans le monde. Après 7 ans d’un taux d’intérêt presque nul, la Fed a remonté son taux depuis 2015, jusqu’à une fourchette de 2% à 2,25%, le plus haut niveau depuis dix ans. Cela touche aujourd’hui les pays émergents, qui ont une dette à payer en dollars de plus en plus difficile à rembourser. En effet, si la Fed diminue la création monétaire (en augmentant son taux directeur), la valeur du dollar augmente automatiquement par rapport aux autres devises de la planète. L’Argentine, le Brésil et la Turquie notamment, en pâtissent déjà les effets. Leurs monnaies n’en finissent pas de perdre de la valeur sur les marchés. Il y a 89 jour pour jour, la situation était similaire à différents égards.

“Jeudi noir” de 1929: les origines du krach

Un certain 24 octobre 1929 surnommé « jeudi noir », la bourse de Wall Street s’effondre. à l’origine du krach, même chose qu’aujourd’hui : une bulle du crédit qui permettait d’investir en bourse en s’endettant jusqu’à 90% de son investissement. Pour dégonfler la bulle, la Fed renchérit le coût du crédit, de 4,06% en 1927 à 7,60% en 1929. Jeudi 24, une étincelle déclenche une explosion dévastatrice. Les créditeurs, ayant perdu toute confiance en l’idée de se faire rembourser, liquident tous leurs actifs avant qu’ils ne perdent toute valeur. Plus de 12 millions de titres sont échangés à la baisse, les télégraphes crépitent tellement qu’on n’entend même plus les ordres de vente. C’est la panique totale. Deux jours plus tôt, l’économiste américain Irving Fisher déclarait que « les actions ont atteintes un haut plateau permanent ». C’est dire la surprise et la violence d’un tel krach boursier.

Le krach boursier s’étend à l’économie réelle, alors appuyée sur la dette (comme aujourd’hui selon certains analystes) et entraîne le monde dans une spirale déflationniste sans fin. Il faudra attendre 1954 pour retrouver le niveau boursier de 1929. Défauts de paiement, chute des prix, ralentissement de la consommation, baisse du cours des matières premières, contraction et cloisonnement des pays, dévaluations monétaires… Les réactions en chaîne de ce krach boursier mèneront à de profondes crises économiques, sociales et financières en Europe, ainsi qu’à son affaiblissement géopolitique sur la scène mondiale.

On ne peut qu’espérer que l’Europe tire les leçons du passé pour que le krach boursier ne mène pas à de tels déchirements. Mais, au contraire, à une réinvention de son système en profondeur. Jean Monnet, l’un des Pères de l’Europe, se plaisait à dire : « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise ».

 

Alexandre Habonneau

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