En Algérie, la succession à Bouteflika s’organise

Depuis trois semaines, les députés algériens réclament la tête du président de l’Assemblée Populaire Nationale (APN). Un coup de semonce pour les soutiens de Bouteflika, dont la succession s’annonce d’ores et déjà périlleuse.

Nouveau coup de force à l’Assemblée algérienne. Depuis trois semaines, la Chambre basse du Parlement ne répond plus. Portes cadenassées, serrures forcées… C’est sûrement la crise la plus politique qu’a connue l’Algérie depuis vingt ans.

Comme une « odeur de coup d’État »

Les députés de l’alliance présidentielle, formée par le Front de Libération Nationale et le Rassemblement National Démocratique (RND) votent aujourd’hui pour remplacer le président de l’Assemblée. Seul problème, le président Saïd Bouhadja n’a, lui, aucune intention de démissionner. « Je suis toujours le président légitime de l’Assemblée », a‐t‐il rappelé ce matin au quotidien El Watan.  Pas question de rendre les armes pour ce très proche soutien d’Abdelaziz Bouteflika. Le président de l’Assemblée a une nouvelle fois affirmé son choix de ne pas baisser les bras face à la crise qui ébranle l’Algérie depuis près de trois semaines.

Il règne dans le pays comme une «  odeur de coup d’État » a averti le président de l’Assemblée, qui accuse ses adversaires de violer la Constitution. Un argument sensible, à moins d’un an des élections présidentielles d’avril 2019.  L’expulsion de Saïd Bouhadja pourrait  avoir des conséquences sur le fragile équilibre des pouvoirs qui existent entre le Parlement et l’Exécutif. Les Algériens ne savent toujours pas s’ils voteront pour renouveler le mandat d’Abdelaziz Bouteflika. A 81 ans et au vu de son état de santé, le président ne semble pas en mesure d’exercer un cinquième mandat. De quoi alimenter les ambitions du FLN, et des autres partis gravitant dans l’orbe du Premier Ministre, Ahmed Ouyahia —  en effet, le premier Ministre n’est autre que le secrétaire général du Rassemblement National Démocratique (RND).

En élisant Mouad Bouchareb à 317 voix, cet après‐midi, les députés ont décidé de braver les frontières de la loi. Saïd Bouhadja, qui avait menacé de « surprendre » les députés mercredi, n’a toujours pas reconnu le résultat. L’Assemblée plénière de cet après‐midi a donc accouché d’une hydre à deux têtes ; il y a désormais deux présidents à la tête de la Chambre algérienne.

Qui veut la tête du président de l’Assemblée ?

Menée depuis trois semaines par les deux grands partis de l’Assemblée, la rébellion s’était accélérée ces dernières semaines. Accusé de « mauvaise gestion », le président avait été soumis à de nombreuses pressions de la part de ses adversaires. Privés de voitures de fonction, les députés avaient lancé une pétition contre le chef de l’Assemblée le 30 septembre dernier. Le mardi 16 octobre, deux cents élus de la majorité bloquaient l’entrée de l’Assemblée et changeaient la serrure du bureau dans lequel travaille Saïd Bouhadja. Dans la foulée, les députés décident de déclarer le poste de président «  vacant » le lendemain par un vote à main‐levée.

Âgé de presque 90 ans, l’ancien membre du FLN tient bon face à ses adversaires et conserve l’aura de moudjahid (ndlr, ancien‐combattant de l’indépendance). Malgré cette stature, le Front de Libération Nationale (FLN) et le Rassemblement National Démocratique (RND) avaient mis toutes les chances de leur côté pour remporter l’élection. A eux seuls, les deux partis rassemblent près de 462 députés à la Chambre. Cette majorité absolue a permis au candidat unique d’être élu haut‐la‐main. Mouad Bouchareb se félicite d’être devenu le plus jeune président de l’Assemblée depuis ses origines.

Pourquoi une telle tension ?

Depuis quelques semaines, la violence verbale n’a jamais été aussi forte dans les rangs de l’Assemblée, déclare le quotidien “Tout Sur l’Algérie”. Les députés n’ont pas reculé devant l’intimidation pour faire démissionner le président. Cette crise révèle la fébrilité du pouvoir en place avant les élections de l’année prochaine. Surnommés « hommes de mains », ou encore  «  voyous » par leurs adversaires, les députés se sont attirés la foudre de l’opposition. Les 11 députés du Parti des Travailleurs ont choisi de boycotter cette journée, dénonçant «  une crise qui ne nous concerne pas ». L’écrivain et journaliste Kamel Daoud a lui déploré « une mascarade » montée en spectacle depuis le début :

Les Algériens sont nombreux à avoir exprimé leur lassitude face aux déchirements de la classe politique au  pouvoir. Ces luttes ne présagent rien de bon pour l’après-Bouteflika, déclare l’ancien ministre des communications, Abdelaziz Rahabi, qui évoque une atmosphère de « fin de règne ». « L’élection n’est qu’un dommage collatéral de la crise institutionnelle que nous vivons », a‐t‐il confié à CFJ News.  « Il ne faut pas se leurrer, dans l’Algérie de demain, la société va essayer de s’imposer comme un acteur politique et les décisions qui se prendront sur l’avenir du pays devront se prendre en concertation avec cette société ».

David Pargamin