Juger les bourreaux français des Yézidis

Les persécutions des captives Yézidies par l’organisation Etat Islamique a été légitimée, organisée et planifiée. L’organisation Kinyat et la FIDH réclament la poursuite pour génocide et crimes contre l’humanité des djihadistes étrangers.

Elle a vu les hommes de sa communauté massacrés sous ses yeux, leurs cadavres entassés dans des fosses communes. Elle a vu des femmes réduites en esclavage, vendues, violées, torturées. Elle était l’une d’entre elles. Ce jeudi 25 octobre à Paris, Nadia Murad, Prix Nobel de la paix 2018 est présente pour porter la voix de son peuple, les Yézidis. Cette communauté kurdophone qui compte entre 100 000 et 600 000 personnes en Irak, l’un des groupes ethniques les plus anciens de Mésopotamie, a été décimée par les troupes de l’Etat Islamique. Une politique d’élimination des Yézidis passant par l’esclavage sexuel contre les femmes et les filles a été mise en place. Parmi les coupables, de nombreux Français.

Les djihadistes étrangers étaient parmi les premiers bénéficiaires du recours à l’esclavage. Ils avaient pour la plupart des postes élevés et de l’argent, qui leur permettait de débourser jusqu’à 20 000 dollars pour avoir une esclave. Aujourd’hui, nombre d’entre eux ont été tués ou arrêtés. Certains ont réussi à s’enfuir, d’autres sont emprisonnés en Irak. Enfin, il y a ceux qui sont retournés dans leur pays d’origine, dont la France.

Donner la parole aux victimes

Les victimes Yézidis réclament aujourd’hui que leurs bourreaux soient jugés pour génocide et crime contre l’humanité. « Cela fait près de quatre ans que victimes et survivants attendent que justice soit faite », souffle Nadia Murad dans un sanglot, avant d’ajouter : « Des milliers de survivants ont témoigné pour que Daesh soit puni dans les tribunaux ». En France, ils sont actuellement poursuivis sur la base du terrorisme. « C’est insuffisant » déplore Patrick Boudouin, président de la Fédération Internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), qui souhaite que le motif de « crime contre l’humanité » soit retenu. « C’est la seule voie juridique qui donne la parole aux victimes » explique-t-il.

Pourtant, juger les Français qui ont commis ces crimes pose de grandes difficultés. La majeure partie des Djihadistes se trouvent encore en Irak ou en Syrie. Sur place, la justice est sommaire, expéditive. Les procès ne sont pas équitables, et les condamnations à mort fréquentes. Au Kurdistan, les procès ne sont pas reconnus car l’Etat kurde n’existe pas. Pourtant, conforté par une large majorité de l’opinion, le gouvernement s’est positionné sur une ligne : les membres français de l’organisation Etat islamique (EI) sont jugés dans les pays où ils ont été arrêtés, chaque fois que c’est possible.

Pas de paix durable sans justice

En France, l’un des problèmes posés par les chefs d’accusation de « génocide » et de « crime contre l’humanité » est de retrouver les victimes des djihadistes, parfois en fuite, parfois restées sur place. Pour Amal Nassar, représentante de la FIDH à la Cour Pénale Internationale (CPI), les Yézidis qui ont subi sévices et violences, connaissent parfois les noms et les nationalités de leur tortionnaire. Certaines Yézidis ont vécu plusieurs mois avec leurs bourreaux et peuvent aussi les retrouver grâce aux photos et vidéos en circulation.

Selon l’enquête menée par l’organisation Kinyat et la FIDH sur les crimes sexuels contre la communauté yézidie, plus de 6 800 Yézidies auraient été retenues captives, 4 300 se seraient échappées ou auraient été rachetées et 2 500 seraient encore « disparues ». De nombreux soldats de Daesh ont fui avec leurs esclaves sans réaction de la communauté internationale. Ces deux dernières années, l’Etat Islamique a été chassé des principales villes et territoires contrôlés par le groupe en Irak et Syrie. Pour toutes celles qui ont survécues, il ne peut y avoir de paix durable sans justice. Nadia Murad l’assure : « Nous continuerons de nous battre jusqu’à ce que justice soit faite ».