Marbella Ibarra : le football féminin contre la violence au Mexique

Marbella Ibarra, figure du football féminin mexicain, a été retrouvée morte à Rosarito le lundi 15 octobre dernier. Elle a dédié sa vie au football féminin, permettant à des femmes enrôlées dans des gangs d’avoir une échappatoire dans un pays gangréné par la violence. 

Une femme fondatrice d’une ligue de football professionnel ? Impensable dans certains pays d’Europe, où le football reste un sport considéré comme « masculin » et encore plus au Mexique. Et pourtant, elle l’a fait. Marbella Ibarra a insufflé une bonne dose de féminité au football mexicain dans un pays où le machisme est répandu.

En 2014, alors qu’elle était avocate au bureau du procureur de Tijuana, elle dévoile auprès des dirigeants du club de Xolos à Tijuana — le plus important de la région -, son projet de créer une équipe féminine pour le club. Bingo, « Mar » reçoit le soutien des institutions locales et quelques mois plus tard, le club « Las Xolas de Tijuana » est créé. Loin d’elle l’idée de s’arrêter là. En 2017, Marbella Ibarra fonde la Liga MX Femenil, la première ligue de football professionnel féminine du pays. Cette ligue compte aujourd’hui dix‐huit équipes. Xavier Monferran, journaliste à la direction des Sports de Radio France explique : « Marbella Ibarra était un modèle. Une icône. Une combattante. Son image dépassait le foot. Son engagement était total. Elle consacrait ses revenus à son combat pour la féminisation du foot. » Il décrit cette ligue de football comme « un héritage exceptionnel ».

Montrer qu’elles existent

Si Marbella Ibarra était autant appréciée à Tijuana, l’une des villes les plus dangereuses du monde, c’est parce que ses initiatives ont permis à des centaines de femmes, embrigadées dans des réseaux mafieux ou en prison, d’avoir une vie meilleure. Pendant des années, « Mar » s’est consacrée au recrutement de jeunes filles et femmes promises à un avenir douteux dans son équipe de football. Dans ce pays qui respire le ballon rond, le foot est devenu salvateur, presque vital pour ces centaines de femmes. Jouer au football, c’est montrer qu’elles existent et qu’elles ont un poids dans la société mexicaine.

Marbella Ibarra est également parvenue à se faire une place dans un monde de macho : “Marbella a surmonté la misogynie des hommes au Mexique. Elle n’a pas hésité à critiquer cette misogynie et le manque de professionnalisme des médias mexicains sur le football féminin. Elle a gagné sa place dans un monde d’homme. Quand la ligue féminine a été créée elle a beaucoup agi sur les réseaux sociaux pour que le football féminin soit suivi à la télévision”, a expliqué à Ateliers du CFJDiego Mancera, journaliste au Mexique pour El Pais.

Sur Twitter, nombreuses sont les joueuses, qui savent ce qu’elles doivent à Marbella Ibarra et à lui avoir rendu hommage : « Tu as été, tu es et tu seras la meilleure entraîneuse que j’ai jamais eu » , écrit Carolina Jaramillo, internationale mexicaine. Karla Pérez, la compagne de Marbella Ibarra depuis plus de onze ans s’est confiée à El Pais : «  Mar n’a jamais reçu de salaire. Tout ce qu’elle voulait, c’était former une équipe. » Son combat pour les femmes,  « Mar » le porte depuis qu’elle est âgée de 11 ans. Elle a vu l’une de ses amies se faire enlever et violer par un homme à Acapulco. A cause d’une justice trop archaïque, elle n’avait pas pu avoir le statut de témoin et l’agresseur de son amie s’en était sorti.  

https://twitter.com/carojaramillo94/status/1052352117069893632

15 973 assassinats en six mois

Les enquêteurs mexicains restent silencieux sur les causes de la mort de Marbella Ibarra, et pour l’heure, aucun suspect n’a été arrêté. Mais cet assassinat s’inscrit dans un mouvement de recrudescence de la violence contre les femmes au Mexique. En 2016, 2746 femmes ont été assassinées selon une étude publiée par l’ONU et le gouvernement mexicain. En quinze ans, les féminicides ont augmenté de 85% au dans le pays d’Amérique centrale : « À n’importe quel moment, une femme peut être enlevée, violée, torturée et tuée », confiait Manuel Amador, professeur et militant des droits humains à Cheek Magazine en janvier dernier. L’année 2018 est déjà considérée comme l’année la plus violente de l’histoire du Mexique. Entre janvier et juillet 2018, 15 973 assassinats ont été perpétrés.