Le grand bain : choré chlorée contre la mélancolie

Dans sa tragi-comédie Le grand bain sortie mercredi, le réalisateur français Gilles Lellouche pare la dépression d’un groupe d’hommes en crise avec la natation synchronisée.

Contre la dépression, un bain de jouvence chlorée : dans son film Le grand bain, le réalisateur français Gilles Lellouche soigne ses personnages dépressifs à la natation synchronisée et à la solidarité. Sans abandonner le sarcasme, puisque l’entreprise en faillite de son personnage quinquagénaire beauf Marcus (Benoît Poelvoorde) s’appelle « Piscin’ Love ».

L’échec de Marcus/Poelvoorde n’est qu’un extrait du catalogue de souffrances tragi‐comiques dressé par Lellouche. Laurent (Guillaume Canet), directeur d’usine dépressif et colérique, insulte sa femme mais propose de faire des crêpes, Bertrand (Mathieu Amalric), chômeur, noie ses Miel Pops et sa dépression dans du lait en les saupoudrant d’antidépresseurs, l’entraîneuse Delphine (Virginie Efira) érotomane se bat avec l’alcoolisme. Anxiété, angoisse, malheur isolent les personnages filmés seuls depuis le ciel sur des plans larges.

Tout en dérision et en décalage, les acteurs se laissent filmer en de nombreux travelling et plans serrés, rides et cernes illuminés par les néons ingrats de la piscine.

Ils perdent pied, mais s’épaulent dans l’eau et en dehors. Dans l’atmosphère intimiste d’une piscine désertée après la fermeture du public, Marcus/Poelvoorde s’allonge sur un banc divan, Laurent/Canet pleure sur l’épaule de Delphine/Efira, Bertrand/Amalric raconte sa dépression lors de séances de thérapie collective au vestiaire.

Ces scènes contrastent avec celles des vestiaires du film d’action américain Top Gun de Tony Scott, peuplés de jeunes militaires sexys torse nus, ou avec les liaisons sensuelles entre Alain Delon et Romy Schneider beaux et bronzés dans le film français La piscine, de Jacques Deray. Tout en dérision et en décalage, les acteurs se laissent filmer en de nombreux travelling et plans serrés, rides et cernes illuminés par les néons ingrats de la piscine.

La caméra se rapproche encore d’eux dans l’eau, où les jambes gigotent pour hisser les bedaines et les torses poilus à la surface, la bande‐son aidant, notamment à coup de « Let’s Get Physical », chanson pop d’Olivia Newton‐John. La nudité est double, psychologique et physique. Pour la permettre, la seule condition est de ne pas se juger : « c’est la règle », martèle Laurent/Canet. La peur du jugement est commune à tous les personnages.

La nouvelle virilité de Lellouche débarque sur le bord de la piscine en slip de bain noir.

La plupart d’entre eux sont des hommes quadragénaires ou quinquagénaires, explorant le sport traditionnellement féminin qu’est la natation synchronisée. Un an après #MeToo, la redéfinition de la virilité pointe son nez, et constitue effectivement un des courants de fond du film de Lellouche. Bertrand/Amalric éponge les insultes homophobes de son beau‐frère, qui voit dans son loisir un « sport de tafiole » ou son pendant tout aussi poétique de « truc de pédé ».

La nouvelle virilité de Lellouche débarque sur le bord de la piscine en slip de bain noir, bonnet de bain noir et encapuchée de peignoirs noirs itou, achetés en supermarché. Un remake plus flageolant des All Blacks ou de Mohamed Ali, avant d’enchaîner les figures dans l’eau sur

Avec les préjugés, ce sont aussi les tabous qui se démantèlent doucement. John (Félix Moati), aide‐soignant dans une maison de soins pour personnes âgées, dit sans scrupule que « ça pue les vieux » et nettoie leur chambre en apnée sur fond du rap «Just Playin’ Dreams » de  Biggie Smalls. Thierry (Philippe Katerine) pouffe et s’ensuit l’hilarité générale quand Leila Bekhti handicapée le menace de « se lever » s’il ne fait pas moins de bruit.

Si à une scène on s’échange des « t’es con » ou de tendres « ta gueule », à la suivante, Virginie Efira lit du Rilke au reste du groupe attendri. Sans que ces hauts et bas ne remettent en question le « piscine love ».

 

Florence Loève