Brésil : quand le football ébranle la dictature

À l’heure où de nombreux footballeurs brésiliens affichent leur soutien envers Jair Bolsonaro, retour sur l’un des plus grands mouvements démocratiques mené par le monde du football : la démocratie corinthiane.

« Il ne promeut pas la violence, il plaide pour la justice, pour que les malfrats aient peur de la police. Le Brésil est au‐dessus de tout, Dieu est au‐dessus de tout ». La réaction du footballeur Lucas à la victoire de Bolsonaro est limpide.

Son discours sécuritaire fonctionne auprès de ceux qui ont découvert le ballon rond dans les favelas. Et la ferveur chrétienne séduit de nombreux footballeurs ouvertement évangélistes. La seule voie dissonante est celle de l’ancien milieu Juninho. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision O Globo, le génial tireur de coup francs a déclaré « qu’il ne fallait pas oublier ce que le football a fait pour la démocratie brésilienne». L’ancien joueur de l’Olympique Lyonnais fait référence au guide de la démocratie corinthiane : Socrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira, dit Socrates.

 Autogestion et ballon rond

   1981. En pleine dictature militaire, le club des Corinthians est à la peine. Reléguée en deuxième division, l’équipe de São Paulo est menée par Socrates, grand milieu de terrain longiligne. Nuque longue et regard perçant, ce pur produit de la bourgeoisie pauliste détone dans le milieu du football. Il parle de politique en conférence de presse et étudie la médecine. C’est lorsqu’il fait la connaissance du nouvel entraîneur, Adilson, trente‐cinq ans et sociologue, que les bases de sa révolution se mettent en place.

Socrates, qui a écrit un livre avec le journaliste Ricardo Gozzi, se souvient : « Nous voulions dépasser notre condition de simple joueur‐travailleur pour participer pleinement à la planification et à la stratégie d’ensemble du club. Cela nous a amenés à revoir les rapports joueurs‐dirigeants. ». Le message est clair : les joueurs veulent installer la démocratie à l’échelle du club. Adilson adhère et les débats enflammés se multiplient : la démocratie corinthiane, du nom du club, est en marche.

Chaque décision — horaires d’entrainements, départ au stade — est soumise au vote des membres du club. Un homme, une voix. Autre changement majeur : l’argent. Les joueurs choisissent de redistribuer les richesses de manière égale. Ils toucheront tous le même pourcentage sur le sponsoring et la billetterie.

 

Cette liberté interne se traduit vite par une réussite sportive. Les Corinthians enchaînent les victoires et gagnent notamment deux titres de l’ São Paulo, obtenus par un jeu spectaculaire. L’action politique du club culmine en 1983 lors de la finale face à l’autre équipe de São Paulo, soutenue par la junte militaire au pouvoir. Les joueurs entrent sur la pelouse avec une inscription sur l’épaule : « Gagner et perdre, mais toujours en démocratie ». La démocratie l’emporte face à la dictature. Unique buteur du match : Socrates.

Et le « Docteur » fila à l’italienne …

     Le pays prend fait et cause pour le club et les politiques commencent à rôder autour de Socrates. Parmi eux, un certain syndicaliste du nom de Lula. Refus poli du meneur de jeu : « Notre action est politique. Mais nous ne sommes pas des hommes politiques. Il s’agit d’éveiller les consciences des brésiliens, pas de les guider ». Certains joueurs s’engageront tout de même pour le Parti des Travailleurs, mais le message est clair : la démocratie corinthiane transcende les clivages politiques.

En janvier 1984, Socrates déclare qu’il reste au pays si le Congrès rétablit une présidentielle libre. Il se heurte au refus de la junte militaire. Le « Docteur » file donc à Florence, dans le club de la Fiorentina, et le mouvement perd son leader charismatique. Quelques mois après son départ, la junte se résout à organiser des élections. Le leader de l’opposition Tancredo Neves accède au pouvoir et met fin à la dictature militaire. Pour Ricardo Gozzi, c’est un mal pour un bien : « Au niveau national, les Corinthians ont montré aux gens ce que la démocratie pouvait signifier. Même si l’expérience s’est soldée par un échec, cette équipe a sans doute ouvert une brèche ».

C’est Socrates qui résume le mieux cette période charnière dans l’histoire contestataire du pays : « Au départ, nous voulions changer nos conditions de travail ; puis la politique sportive du pays ; et enfin la politique tout court. » Le joueur au bandana blanc fut donc l’acteur de cette double histoire – du football et de la démocratie brésilienne. Bien plus qu’un footballeur, donc.

Marc Logelin